26 : Poids des absences

660 96 29

Godwin était enchaîné dans une brume froide.

Un fer chauffé à blanc transperçait son flanc.

Et Godwin avait mal.

Il avait reçu un nombre incalculable de blessures au cours de sa carrière. Des ecchymoses, des estafilades. Sa chair avait rencontré des lances, des épées, des haches, des masses d'armes, des poignards. Son glaive avait semé la mort en représailles. Au fil des années, les plaies s'étaient faites de plus en plus rares.

Il avait suffi d'une seconde d'inattention. Un instant d'effroi, où l'amour l'avait presque mené à sa perte.

La présence d'Eldrid le lui rappelait sans cesse. Eldrid. Elle avait eu mille occasions de l'abandonner depuis qu'il avait été blessé. Pourtant, elle était là. Elle se tenait à ses côtés, et il en tirait un émerveillement infini, pour lui qui l'avait cru perdu à jamais. Depuis sa confrontation avec les villageois saxons, elle avait abaissé les défenses qu'elle avait érigées entre eux. Elle avait franchi la distance qui les séparait, si vite que Godwin en avait le souffle coupé en y repensant. Ce n'était sans doute qu'une simple trêve, scellée par la force des événements. Mais il ne pouvait ignorer qu'il s'agissait peut-être aussi des fondations de quelque chose de plus pur.

Un simple espoir qui lui offrit la détermination dont il avait besoin pour s'extirper de la plaine glacée qui l'entourait. Et tandis que ses forces lui revenaient, il devint plus lucide des gestes d'Eldrid. Eldrid qui versait de l'eau dans sa gorge, Eldrid qui tenait sa main dans la sienne, Eldrid dont les yeux s'accrochaient aux siens, Eldrid dont les mains parcouraient sa peau pour changer son bandage. Des mouvements simples, attentionnés, qui éloignaient la douleur, qui le comblaient depuis les ténèbres où il était plongé.

Jusqu'au jour où les gestes d'Eldrid ne furent plus là. Il sut qu'elle était partie, avant même d'ouvrir les yeux.

Il tourna la tête. Le soleil était haut dans le ciel, et pourtant aucun autre bruit ne s'élevait dans la chaumière que le silence coupable d'Edmund et de Theodore. Ils étaient tous deux attablés, leurs silhouettes se découpant sur les flammes qui crépitaient dans l'âtre. Et aucune présence d'Eldrid.

Godwin ferma les yeux, et l'obscurité accueillit son cœur meurtri avec une bienheureuse cruauté. Eldrid était partie, et cela lui laissait un goût amer. S'était-il laissé aveuglé par ce simulacre d'indifférence qu'elle lui avait montré ? Avait-il pu oublier la haine qu'elle avait toujours ressentie à son égard, pour la confondre à ce point avec un balbutiement d'amour ?

La douleur de la trahison était vive. Dieu qu'il se haïssait !

Godwin se leva, avec des mouvements lents et douloureux.

— Tu devrais te reposer, fit Edmund. Tu n'es pas encore en état de tenir debout.

Godwin ne lui accorda pas un regard. Ses yeux fixaient le vide, comme incapables de soutenir la vision d'un monde sur lequel il s'était fourvoyé si durement. Comme aveuglés par sa propre stupidité.

— Où est Eldrid ?

Sa voix insuffla d'elle-même les derniers remous d'espoir qu'il possédait dans son interrogation. Il eut le temps de noter à quel point Edmund avait changé, et d'en ressentir une intense culpabilité qui chassa momentanément sa colère naissante. Puis Theodore et Edmund échangèrent un regard. Un frisson dévala le dos de Godwin, pour se muer en noeud de rage au creux de son ventre.

— Où est ma femme ? hurla-t-il.

Seul le silence lui répondit. Il avança vers eux d'un pas, tremblant.

— Je ne me répéterai pas. Où est...

— Elle est partie, mon seigneur.

La voix de Theodore n'avait été qu'un mince filet, à peine audible. Pourtant, elle fit l'effet d'un coup de tonnerre.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !