Chapitre 14 - Une mauvaise information - Partie 6

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Amalia rentra au manoir la rage au ventre. Ils avaient passé plusieurs heures, à une centaine de sorciers, à construire de nouvelles digues et à évacuer la boue du CERN. Leurs espoirs de trouver des survivants s'étaient envolés quand ils avaient constaté les dégâts à l'intérieur du bâtiment. L'eau corrosive du lac avait causé de dommages irréparables aux instruments de mesure et diverses machines du lieu, mais ce n'était pas le pire. L'Ordre, avant d'inonder le complexe, s'était appliqué à massacrer tout ce qui pouvait l'être, des classeurs explosés en tas de buvard illisible aux scientifiques torturé avant l'engloutissement.

Les pertes étaient considérables. Fillip n'avait pas menti. Son attaque aurait plus de conséquences sur le genre humain qu'aucune des actions de Leuthar n'en avait jamais eu.

Cependant, la colère de l'Once ne se dirigeait pas contre Fillip à l'heure actuelle. Le leader de l'Ordre n'aurait jamais dû avoir vent du CERN. Il n'aurait pas dû s'y intéresser ni appréhender l'importance des recherches qui y étaient menées.

D'un geste mécanique, elle localisa Naola au salon, s'assura que Pierre ne se trouve pas dans les parages, puis entra vivement dans la pièce.

Les informations utilisées dans cet attentat n'auraient jamais dû se retrouver entre les mains de Fillip. Personne, hormis elle, ne connaissait l'enjeu renfermé par le CERN. Personne, à l'exception du vampire.

« Naola ! attaqua Amalia, dès qu'elle aperçut la sorcière. Tu diras l'espèce de sangsue apathique qui t'a servi de patron pendant des années qu'il n'obtiendra plus rien de l'Once. »

La violence de son ton accompagnait sa fureur. Elle se laissa tomber dans son fauteuil face à la jeune femme. Cette dernière se redressa lentement, les yeux écarquillés de stupeur.

« Euh... T'es gentille, mais j'ai pas l'intention de passer ma vie à jouer les messagers entre vous deux...

— Ça concerne la seule et unique information que j'ai fais passer par toi, je trouverai assez pertinent que tu achèves le travail.

— Je ne travaille plus pour Mordret et pas pour toi, répondit sèchement la jeune femme. Et encore moins quand tu débarques en m'agressant...

— L'enveloppe qui a servi à acheter Pierre à Mordret s'est retrouvée dans les mains de Fillip. Des années et des années de recherches ! Peut-il simplement appréhender l'étendue de la perte ?

— Mordret a revendu les infos que lui a filées l'Once à propos des humains directement à Fillip ? » reformula Naola.

Elle peina à masquer le fin sourire en coin que lui inspirait l'humour très particulier du vampire. Elle était bien incapable de se méfier de la colère de la sorcière, tout comme de percevoir le dramatique de la situation. Des humains morts et des infrastructures détruites à cause de l'Ordre, ils y en avaient des centaines.

« Ça n'est pas vraiment surprenant.

— Il savait très bien ce qui était en jeu ! »

Alix se releva et arpenta le salon. Sa voix tremblait sous l'émotion.

« Parce que je lui ai donné ces informations, il savait ce qui était là-bas ! Qu'il crève d'ennui plutôt que de trouver de l'amusement dans ce jeu de chasse.

— Calme-toi », gronda Naola en se levant à son tour.

Elle ne pouvait rester assise quand la sorcière parcourait la pièce comme un fauve en cage.

« Que je me calme ? »

Alix fit volteface et trouva enfin en Naola le support d'expression de sa fureur.

« Il a purement et simplement supprimé le dernier centre de recherches scientifiques humaines d'Europe ! Il y avait au CERN des expériences et des informations capables d'envoyer l'homme sur Mars, capable de rétablir un réseau de communication globale, capable de comprendre la structure même des gènes, de ce dont est fait l'être humain, capable de démontrer l'absence de race ! Ton vampire...

— Ça n'est pas mon vam...

— ...a sciemment vendu la seule information capable de prolonger un peu plus longtemps l'âge sombre dans lequel vivent les humains. Il ne l'a pas fait par conviction, non non, il ne l'a pas fait pour s'amuser du désespoir des Congrégations. Il l'a fait pour s'amuser de l'état dans lequel se mettrait l'Once. Parce que je suis à l'origine de cette information, la responsabilité ne lui revient pas. Elle me revient ! C'est ce qui l'amuse. »

Naola, lèvres pincées, gardait les yeux braqués sur la femme. Il émanait de la sorcière en rage une agressivité et une violence contagieuse. Amère de se retrouver sous un tel feu sans raison, elle serrait les dents.

« Arrête de délirer, Mordret a juste vendu au plus offrant. C'est pas nouveau qu'il traite directement avec l'Ordre, répondit-elle d'une voix sourde. C'est juste que tu préférerais qu'il ait cherché à te piéger parce que ça te rendrait un peu moins responsable d'avoir merdé !

— Il me cherche ! » justifia Alix.

Elle reprit son va-et-vient devant les fauteuils d'un pas toujours aussi vif. Son concentrateur, actif, dans sa main droite, brillait d'un afflux de magie retenu.

« Pierre, d'abord, où je t'envoie à ma place ! Puis Notre Dame, où je combats avec la Fédération et ruine sa supposition bien trop juste ! Bien sûr qu'il y a pensé ! Bien sûr que l'ironie de vendre ça à l'Ordre, quel que soit le prix payé, l'amuse ! Bien sûr qu'il m'adresse un message ! Je sais que c'est de ma faute ! Je tombe exactement dans l'excès qu'il espérait, parce que c'est ma faute ! Il sait parfaitement que je n'ai qu'une envie, là, maintenant, c'est d'aller lui flanquer une raclée ! Mais je ne peux pas ! C'est un vampire millénaire ! Qui s'attaque à un vampire millénaire quand on veut protéger sa couverture ? Il le sait, Naola ! Il sait très bien, sans me connaître, dans quel état je suis. C'est... »

Elle cria de frustration et envoya une vague de magie incontrôlée vers le feu. Son fauteuil bougea pour se positionner derrière elle et elle s'y laissa tomber. Naola sursauta et recula alors que le foyer s'embrasait d'une haute colonne incandescente, rapidement contenue par les nombreux sortilèges de sécurité. Elle avala sa salive.

« Si Mordret cherchait à te nuire ou te narguer, Alix, ce ne serait pas pour la distraction que tu lui offres avec la traque qu'il te mène, articula-t-elle doucement. Ce serait à cause de moi. Et ça, je préfère ne même pas l'envisager. Il a vendu ton info au plus offrant. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, le pourquoi me semble... secondaire... par rapport au désastre que tu m'as décrit. »

La sorcière ne répondit pas, les poings serrés sur son fauteuil.

« Le pourquoi est secondaire, finit-elle par souffler, lasse. Je sais que c'est de ma faute. La vie de Pierre et tout son savoir ne valait certainement pas le résultat de cet attentat. »

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