Chapitre 14 - Une mauvaise information - Partie 5

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La ville ressemblait à toutes les autres, enchevêtrement de bétons, d'acier, de verre et de vert. Les arbres, ici comme ailleurs, avaient repris leur droit sur l'urbanisme aseptisé de la cité. On devinait les vestiges d'anciennes autoroutes, à flan de montagne.

L'herbe courrait dans les rues encore immergées, le lierre escaladait des structures qui défiaient toujours le ciel et l'apesanteur, même après des siècles d'abandon. Le spectacle, habituel, aurait pu n'être qu'un écho de plus, agonisant dans la fange, comme Thessalonique, si l'ancienne Genève n'avait eu son lac.

Au fil des sciècles, les flots, tout le long des rives et jusqu'à des kilomètres du bord, s'étaient teintés d'une profonde couleur ambre. Le flux corrosif avait rongé les berges. Le port de plaisance, dont les bateaux avaient été dévorés il y a fort longtemps, ressemblait à un bijou en or fin. Les quais, recouverts de souffre, sertissaient le liquide bakélite d'un savant entrelacs de lignes sculptées par le vent. Vers le centre du Léman, l'acide draguait l'eau bleue pour former de larges volutes que les courants faisaient danser, ombres jaunes sur une toile de turquoise.

Jestak pleurait. La main cramponnée à sa mâchoire crispée, le souffle suspendu, les yeux perdus dans le tourbillon paresseux de flots en contre-bas.

Des remous, à l'aplomb de la pente abrupte, teintaient encore l'ocre d'une sinistre couleur mazoutée. La récente crue corrosive avait avalé des kilomètres carrés en aval du lac.

La Yasard amorça un geste, un pas vers l'arrière, comme pour encaisser le choc. Son corps sursauta, tressaillit et s'écroula, à genoux.

Qu'importait la délégation sorcière qui l'avait, en urgence, conduite sur les hauteurs alpines de l'ancienne Genève. Jestak prit une inspiration saccadée, barra sa bouche de sa paume pour y étouffer une plainte et réprimer un haut-le-cœur.

Plus de conséquences que n'en a jamais laissé Leuthar en son temps

L'Ordre, au bout d'une quinzaine de jours, avait finalement mis ses menaces à exécution. Ils avaient anéanti le CERN. Il ne restait de l'unique centre de recherches communes des trois congrégations humaines qu'une étendue d'eau jaunâtre encore bouillonnante. Les sorciers avaient drainé le lac jusqu'à submerger le complexe sous-terrain.

Le cerveau endolori, Jestak tenta de dresser un rapide bilan de leurs pertes, mais les implications lui échappaient et glissaient hors de sa portée.

À ses côtés, Amalia, figée, semblait incapable de réagir. Serge jeta un coup d'œil à Jestak sans comprendre ce qui la mettait dans cet état. Il finit par demander des explications à sa collègue, d'un signe de tête.

« Le CERN est... le seul centre de scientifique humain encore équipé de matériel précataclysmique en Europe », murmura-t-elle, une rage sourde au fond de la gorge.

Le Commandant des armées grimaça.

« Nos dix dernières années de recherches autour de la réhabilitation des technologies passées », précisa la Yasard d'une voix sans timbre.

Elle se frotta l'avant-bras sur le visage pour y chasser ses larmes, sans succès. Les ultimes archives des explorations martiennes, les expérimentations de fission contrôlée, le rétablissement de réseaux de communication indépendants des satellites en perdition qui, bientôt, ne seraient plus en mesure d'assurer la liaison entre les téléphones Yasard... Jestak réprima un second haut-le-cœur qui inonda sa gorge d'une bile amère. Elle cracha sur la caillasse du promontoire rocheux, souffla lentement, puis se releva. La courbure affaissée de ses épaules était loin de faire illusion : la représente humaine n'avait pas repris pied... Mais il fallait pourtant agir.

« Nous devons organiser les secours et l'assainissement du complexe. Drainer l'eau, sauver ce qui peut encore l'être. Soixante personnes, parmi les esprits les plus brillants des trois Congrégations, sont peut-être encore là dessous.

— Je lève une équipe de P.M.F. »

Serge repartit aussitôt. Les deux femmes se retrouvèrent seules. La Régente laissa un silence s'installer entre elles deux, le regard résolument tourné vers le centre disparu.

« Ce que les peuples d'avant les Cataclysmes recherchaient ici, reprit Jestak, la voix toujours rauque d'émotion. Ce qu'ils cherchaient touchait à la définition de chaque chose, sorcier, humain, poussière... Les pertes vont être inestimables, pour le genre humain dans son ensemble.

— Je... je n'en avais pas connaissance dans le détail, mais je suis tout à fait consciente de... »

Elle n'alla pas plus loin, incapable de mettre les mots sur l'ampleur du désastre, incapable de moduler la fureur de son ton. Quand elle tourna la tête vers Jestak, elle avait ravalé sa colère.

« Approchons-nous. Nous allons repérer par où commencer. »

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