23 : Au-dessus de l'abîme

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Un Danois leur faisait face, son arc bandé. Il lui suffirait de relâcher sa corde pour décocher une flèche meurtrière. Il y avait dans ses yeux une détermination sans faille, dans son sourire un plaisir sauvage.

Le regard d'Eldrid glissa vers Godwin. Et dans une fulgurante lenteur, Eldrid sentit son cœur se comprimer. Elle comprit, en une fraction de seconde. La lame était brandie en avant, le corps du soldat prêt à bondir. Une attitude guerrière qui était inutile — il n'éviterait pas le trait mortel.

— Non ! Je vous en supplie ! hurla-t-elle en norrois.

Elle se précipita en avant, faisant barrière de son corps, les bras tendus.

— Patience ! s'exclama le danois en un anglo-saxon hésitant. Je vais m'occuper de toi, ma jolie. Mais d'abord...

— Vous ne comprenez pas ! J'étais la thraell de...

— Eldrid, siffla Godwin. Écarte-toi et cours !

Au même moment la flèche fut décochée, frôlant le visage d'Eldrid si vite qu'elle n'eut pas le temps d'avoir peur.

— Arrêtez ! J'étais la thraell d'Erl...

— Eldrid ! hurla Godwin.

Le guerrier saxon l'empoigna, l'entraînant d'un mouvement vif derrière lui. Il s'élança vers l'homme du Nord. Celui-ci lâcha son arc pour s'emparer de son épée.

Des cris déchiraient les tympans d'Eldrid tandis que les deux hommes ferraillaient. Elle se rendit compte qu'elle criait, elle, à s'en déchirer les cordes vocales. Elle leur hurlait d'arrêter, s'époumonait, s'égosillait. Elle ne voulait pas voir Godwin tuer un des siens sous ses yeux. Elle ne voulait pas voir un des siens ôter la vie de Godwin devant elle. Les souvenirs resurgissaient dans son esprit. La scène de l'attaque de son village, qui l'avait vue devenir une thraell, le massacre du clan, le raid en Est-Anglie. Elle revoyait tout cela. Et elle pleurait la mort de sa famille, de son clan, d'Erling Bjarnason. Elle maudissait les Saxons, les Danois, la guerre, les dieux.

Tout n'était qu'une succession floue d'acier et d'étoffes. Puis avec un râle, l'homme du Nord s'effondra.

Eldrid cessa de crier, brutalement. Ses poumons arrêtèrent de s'actionner, tandis que son regard demeurait fixé sur le flot rouge qui détrempait le sol.

— Tu l'as... tu...

— C'était lui ou nous.

Elle le savait. Pourtant, une sensation de malaise était en train de s'ancrer profondément en elle, tandis que les cris des Danois et des Saxons mêlés montaient entre les chaumières.

— Va te cacher quelque part, ajouta Godwin en scrutant les alentours du regard. Je ne peux pas te protéger et combattre en même temps, ils sont trop nombreux.

— Mais...

Godwin fut sur elle en quelques enjambées. Il était couvert de sang. Il l'enserra avec force de son bras libre, planta un baiser fougueux sur ses lèvres. Eldrid s'accrocha à lui en tremblant alors même qu'elle aurait voulu s'enfuir, loin des fluides rougeâtres qui constellaient la cuirasse du Saxon.

— Je t'aime, murmura-t-il.

C'en était trop, si déplacé au milieu du chaos et du sang. Elle éclata en sanglots, enfouissant son visage contre l'épaule de Godwin pour s'empêcher de tourner la tête vers le corps sans vie. Elle ne comprenait plus ce qu'elle faisait, ce qu'elle ressentait.

Et il l'enlaça, plus fort encore. Ce n'était sans doute qu'une courte seconde, mais elle parut durer une éternité. Eldrid s'abandonna à l'étreinte, oubliant un éphémère instant ce qui se jouait autour d'eux.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !