RUBY (28) - 16 FEVRIER 2042

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— Ah, vous voilà enfin, nous accueille Jacob en ouvrant la porte. Quand je dis « Dix heures ». Cela veut dire : dix heures. Pas dix heures dix. Pas dix heures quinze. Dix heures !

— Désolé, s'excuse Samuel. On a marché plus lentement que d'habitude.

Sa voix est lasse, son visage fatigué. D'énormes cernes lui font comme des valises sous les yeux. Je voudrais mettre ça sur le compte d'une mauvaise nuit, mais c'est malheureusement devenu presque habituel. Malgré ses efforts pour nous le cacher, même un aveugle remarquerait que son état se détériore de jour en jour. J'ai bien essayé d'en parler avec lui, mais il refuse d'aborder le sujet. À chaque fois, il m'assure que ce n'est rien, qu'il a mal dormi, que ça ira mieux demain... Je ne sais pas quoi faire pour l'aider.

— C'est bon, Jacob, on a compris, soupiré-je. On s'arrangera pour être à l'heure la prochaine fois. Laisse-nous entrer, maintenant.

Jacob s'efface en bougonnant. S'il ronchonne beaucoup, avec moi, il n'ose pas entrer en conflit direct. Frank nous attend à l'intérieur, assis sur le vieux matelas qui sert de couchage à notre hôte. En me voyant, il me sourit et m'adresse un petit signe de la main. Je me laisse tomber lourdement à côté de lui, faisant grincer les ressorts. Samuel, lui, s'adosse contre le mur à bonne distance de son rival. Ses traits sont tirés. Il semble au bord de l'évanouissement. Je meurs d'envie de lui dire de mettre sa fierté là où je le pense et de s'assoir avec nous, mais en présence de Frank, il risque de très mal le prendre. Foutu orgueil masculin !

— Pas commode ce Jacob, me chuchote mon voisin à l'oreille. J'ai cru qu'il allait nous péter une durite en ne vous voyant pas arriver.

Je souris malgré moi. Frank me fait cet effet-là. Les hormones sans doute. J'ai beau le trouver parfois irritant, quand il est dans les parages, je me mets à agir bizarrement.

— Bon, maintenant que tout le monde est là, nous pouvons commencer, déclare le jeune pirate informatique en appuyant d'un geste théâtral sur la touche entrée de son clavier.

Le logo de Genetech, un bébé surmonté d'une chaîne d'ADN, apparaît sur tous les écrans.

— Genetech, l'un des fleurons du groupe Goodfellar Industry. Cinq milliards de chiffre d'affaires annuel. Premier laboratoire mondial dans le domaine de la recherche sur le génome humain. Des milliers d'enfants sont conçus chaque année dans leurs éprouvettes, mais leur champ d'action ne s'arrête pas à la procréation médicalement assistée et à la sélection prénatale. Il participe directement ou indirectement à plusieurs dizaines de projets à rayonnement national ou international, la plupart pour l'armée.

À côté de moi, Frank s'agite.

— Je croyais que vous vouliez couler mon père, maugrée-t-il. Pas créer un groupe d'admirateurs.

Jacob lui lance un regard noir, outré que quelqu'un ose interrompre son petit spectacle.

— J'y viens. Genetech, en tant qu'entreprise sous contrat avec la défense, a bénéficié des meilleurs experts pour mettre au point son système de sécurité. Aucune information ne circule de l'intérieur vers l'extérieur. Les données sont stockées sur des serveurs internes et les ordinateurs à partir desquels on peut les consulter ne sont pas connectés à internet pour éviter tout risque de piratage. Les employés sont liés par des clauses de confidentialité en béton. Ils n'ont même pas le droit de ramener un dossier chez eux sous peine de licenciement et de poursuites judiciaires. Aucun d'eux ne se risquerait à enfreindre les règles sous peine de finir leur vie au chômage. Ou pire, en prison. Quant à s'introduire dans leurs locaux, il est plus facile de s'attaquer à la maison blanche. Même les plans exacts des lieux sont introuvables.

Frank se lève.

— Si je comprends bien, vous m'avez fait venir jusqu'ici pour me dire qu'il est impossible de s'attaquer à Genetech.

— On comptait un peu sur toi pour nous filer des infos, lâche Samuel, toujours dans son coin. Après tout, tu es son fils. Tu dois bien savoir des trucs que le grand public ignore.

Frank nous dévisage l'un après l'autre.

— Vous vous trompez de gars, répond-il d'un ton plein d'amertume. Je ne sais rien des affaires de mon père. Il n'a pas suffisamment confiance en moi pour me confier quoi que ce soit de compromettant. Chez les Goodfellar, le fils prodige, c'est Rebecca. Pas moi. Désolé, ma belle, ajoute-t-il à mon intention. J'aurais vraiment voulu être en mesure de t'aider, mais s'il reposait entièrement sur moi, alors je crains fort qu'il échoue. Et les missions suicides, ce n'est pas trop pour mon truc. Allez, tchao la compagnie. Je vous souhaite bonne chance dans votre entreprise.

Samuel et Jacob se lancent un regard chargé de sous-entendus. Le jeune pirate hausse les épaules, comme pour dire dire : « Au moins, on aura essayé ». Non ! Je ne suis pas d'accord. Ils ne peuvent pas baisser les bras si facilement. Il est temps de jouer mon joker.

— Attendez. Il y a peut-être un autre moyen, m'écrié-je.

Trois paires d'yeux se tournent vers moi d'un seul coup, tandis que je me relève maladroitement. Pour l'effet théâtral, on repassera. Je sors le cahier du Prophète de ma poche et le tends à Jacob qui s'en empare l'air circonspect.

— Qu'est ce que c'est ?

Samuel reste muet, limite s'il ne fait pas comme s'il n'avait jamais vu ce truc de sa vie. Je lui en veux un peu. Parfois, je me dis qu'il n'a pas vraiment envie que cette histoire sorte au grand jour. C'est pourtant lui la victime dans cette affaire. Il devrait être le premier à souhaiter que ces salopards paient.

— Regarde à la page six, indiqué-je à Jacob.

Celui-ci s'exécute. Au début, il paraît juste un peu intrigué par cet étrange objet que je viens de lui confier, puis au fur et à mesure qu'il l'analyse, son expression change.

— Ce n'est pas possible, se murmure-t-il à lui-même, puis, il ajoute plus fort. Où est-ce que tu as trouvé ça ?

— C'est le cahier du Prophète.

— Le Prophète ?

Il ne semble pas voir de qui il s'agit. Ce n'est pourtant pas le genre de type qu'on oublie.

— Le Prophète, s'exclame Frank. Le barjo qui passe son temps à parler tout seul ? C'est ça ta solution miracle ?

J'acquiesce, avant de reporter mon attention sur Jacob. Celui-ci feuillette les pages à toute allure. Ses yeux glissent sur le papier sans s'y attarder. Impossible qu'il parvienne à déchiffrer l'écriture de Seth en allant aussi vite. Et pourtant...

— Il faut absolument que je rencontre ce type, déclare-t-il en refermant le calepin.

Je retiens à grande peine le sentiment de triomphe qui m'envahit. Samuel me prenait pour une folle de croire que le Prophète pouvait nous être utile, mais j'avais raison, et lui tort.

— Tu connais son nom ? me demande-t-il en s'installant à son bureau.

— Seth Davis, complète Samuel à mon grand étonnement. Il vit dans les souterrains depuis plusieurs années. Je crois qu'avant il était interné en hôpital psychiatrique. Il est un peu... spécial. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de l'impliquer là-dedans.

Jacob jette un coup d'œil au carnet qu'il a posé à côté de lui.

— Fou ou pas, ce mec possède des infos sur Genetech dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Si son témoignage était fiable, nous n'aurions même pas à nous introduire dans leurs locaux...

Il est interrompu par une alarme. Nous sursautons tous, sauf Jacob qui se met à pianoter sur son clavier.

— Nous avons de la visite, commente-t-il tandis qu'une silhouette mal habillée apparaît sur l'écran.

Le Prophète ! Il nous a suivis.

— Quand on parle du loup, lâche Samuel. Je vous présente Seth Davis. Votre homme miracle.

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Chers lecteurs et lectrices, j'espère que ce nouveau chapitre vous a plu. Si c'est le cas, n'hésitez pas à voter, commenter ou vous abonner

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant