Chapitre 12 - Juliet (Partie 2)

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Les flocons se déposaient sur la peau de Tristan et le givre commençait à s'étendre sur sa légère barbe. Au milieu de la nuit, la température avait chuté bien en-dessous de zéro et la neige continuait de tomber abondamment. Des frissons parcoururent le corps de l'homme. Il revenait peu à peu à lui, rappelé du monde onirique par la réalité pressante. Il cligna des paupières, stabilisa sa vue. Où était-il ? Que faisait-il ainsi vautré dans la neige ? Un martèlement régulier raisonnait à l'intérieur de son crâne. Il gémit et massa sa tempe douloureuse. Ses doigts se recouvrirent de sang poisseux presque sec. Doucement, Tristan se remit debout en prenant soin de conserver son équilibre. De la lumière perçait d'un bâtiment. Il distingua le mot URGENCES qui luisait un peu plus loin.

La clinique.

- Juliet !

Le murmure s'échappa à peine de ses lèvres. Ses souvenirs affluaient et percutaient la douleur lancinante qui étreignait sa tête. Tristan se précipita dans le hall d'accueil des urgences. Il ne savait pas comment il l'avait atteint sans chuter de nouveau, mais il était debout. Les lumières intenses qui provenaient des néons énervèrent le percussionniste fou qui avait élu domicile au sein de son cerveau. Tristan plissa les yeux le temps que ses pupilles s'acclimatassent à la luminosité ambiante. Les coups de marteau s'apaisèrent peu à peu. Il distinguait désormais l'entrée des urgences qui pullulait de monde. Le personnel courait dans tous les sens, s'activait pour prendre en charge le nombre de patients qui continuait d'arriver. L'un d'entre eux bouscula Tristan lorsqu'il franchit le sas. Il portait un enfant inconscient, blessé à la tête, au même endroit que Tristan qui porta machinalement la main à sa tempe. Une équipe emporta l'enfant, tandis qu'une infirmière emmenait le père dans la salle d'attente et lui remit un dossier à remplir.

Tristan resta là, inerte, il fixait ce père traumatisé par l'accident de son fils. Il avait l'impression d'être lui, de partager la même souffrance. Combien de temps était-il resté inconscient, allongé dans la neige ? Il ferma les yeux et supplia silencieusement le Seigneur pour que sa femme fût toujours en vie.

Une petite voix familière le réveilla en sursaut.

- Monsieur ? Monsieur ! Vous saignez, venez, je vais nettoyer votre plaie.

La même femme que tout à l'heure...

L'infirmière Monroe, quant à elle, n'avait pas reconnu l'homme qu'elle avait tancé un peu plus tôt dans la soirée. Plusieurs heures s'étaient écoulées et elle avait enchaîné les patients. La fatigue s'était, elle-aussi, accumulée. Les tremblements de terre successifs avaient transformé son calme début de soirée en une nuit de pleine lune où tous les détraqués de la Terre s'unissent pour désordonner le service des urgences. Elle regarda sa montre. Sa garde s'achevait dans cinq minutes, mais elle traiterait ce patient comme n'importe quel autre, avec dignité. De toute façon, elle savait qu'elle déborderait de ses horaires. À tous les coups, l'équipe était en sous-effectif et l'affluence de la nuit suggérait qu'elle serait bonne pour enchaîner deux tours de garde, même si ce n'était pas légal. Lorsqu'elle entra dans une salle d'examen quelconque, Tristan la suivit docilement.

- Asseyez-vous monsieur, je pense que vous avez besoin de points de suture. Vous vous êtes cogné ?

L'infirmière Monroe savait qu'elle ne détenait pas le droit de pratiquer ce genre de soins, mais les urgences débordaient de patients et aucun médecin ne serait disponible pour exercer ces basses besognes.

- Ma femme ?

- Pardon, vous m'avez parlé monsieur ?

Tristan respira profondément et murmura :

- Où est ma femme ?

L'infirmière Monroe ne comprenait pas. L'homme était arrivé seul, en titubant. Pourquoi parlait-il de sa femme ?

- Monsieur, vous savez où vous êtes ?

Il marmonna.

- Vous pouvez répéter monsieur, je n'ai pas bien compris.

L'infirmière Monroe prit une petite lampe et la dirigea droit dans les yeux de l'homme hagard. Ses pupilles se rétractèrent.

Tristan, gêné par la lumière soudaine, envoya valser la lampe des mains de l'infirmière qui resta surprise par la violence du geste.

- Mais vous êtes bête ou quoi ? Je suis arrivé ce soir avec ma femme enceinte et inconsciente ! Elle est où bordel ?

Tristan avait hurlé. Sa voix raisonnait encore dans la pièce. L'infirmière Monroe en avait vu d'autres, elle ne vacilla pas. Elle posa sa main sur celle de l'homme et d'un ton qui se voulait rassurant, elle lui dit :

- Ne vous inquiétez pas monsieur, je suis sûre que tout va bien. Je vais aller me renseigner.

L'homme hocha la tête. Il ne pouvait rien faire d'autre. L'infirmière Monroe quitta la pièce en lui demandant de bien vouloir l'attendre.

Elle referma la porte et se dirigea vers le poste de sécurité de l'espace de soins. Elle requit quelqu'un pour garder la porte afin d'éviter que l'homme agressif qui se trouvait dans la pièce s'en prît à quelqu'un d'autre.

Tristan ne bougea pas jusqu'à retour de l'infirmière Monroe.

- Je suis navrée monsieur...

Le cœur de Tristan fit un bond dans sa poitrine.

- ... mais je n'ai, pour le moment, aucune nouvelle de votre femme et de votre enfant. Ils sont encore en chirurgie.

Tristan s'en trouva légèrement rassuré.

Au moins, elle n'est pas morte...

Il laissa la petite femme l'examiner tranquillement. Il ne cilla pas lorsque l'aiguille pénétra sa peau au-dessus de son oreille.

- Je ne sais pas sur quoi vous vous êtes cogné, mais vous avez une sacrée entaille.

Habituée à prendre le relais des médecins des urgences pour effectuer des sutures, l'infirmière Monroe soigna Tristan rapidement. Elle vérifia ses points avant de placer un bandage autour de sa tête pour protéger la plaie. Une fois sa tâche terminée, elle conduisit l'homme en salle d'attente, après avoir congédié l'homme de la sécurité en l'assurant que son patient s'était calmé et qu'il n'était plus un danger pour autrui. Tristan s'assit à côté du père de l'enfant évanoui. Son regard était dirigé vers le bas, ses mains posées sur ses genoux, il transpirait le désespoir de l'attente, lui aussi.

L'infirmière Monroe réapparut quelques instants plus tard avec le dossier d'admission de sa femme. Tristan récupérera les documents et commença à les remplir consciencieusement. Ses mains tremblaient et son écriture chevrotait. L'angoisse de perdre Juliet saturait son organisme. Et tel un écho à ses propres spasmes, la terre fut saisie d'une nouvelle vague de secousses destructrices.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !