22 : Que retentisse le glas

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Le pont qui s'étendait d'une rive à l'autre du cours d'eau était grandiose. Un édifice impressionnant, qui ne faisait qu'accentuer par sa prestance la colère qu'Erling Bjarnason ressentait.

Les rois construisaient des ponts pour commercer, érigeaient des forteresses pour se protéger, bâtissaient des empires pour boire jusqu'à la dernière goutte le calice de leur orgueil. Ils guerroyaient avec avidité et signaient la paix par cupidité. Ils écrasaient sous le poids de leurs couronnes ceux qui ne satisfaisaient pas leurs désirs.

Il contemplait les navires qui quittaient la jetée, qui emportaient son frère — non, son demi-frère — à la conquête des terres saxonnes.

Au moins l'ancien chef de clan avait-il la satisfaction de voir les Danois sur le point de fouler à nouveau le sol du royaume d'Angleterre. Qui sait si cela aurait été le cas s'il n'avait pas rompu la trêve ?

Toutefois, cette satisfaction était chargée d'un arrière-goût amer.

Son regard erra sur les flots, se fixa sur le pont qui le surplombait de toute sa masse. Erling avait tant sacrifié pour se tenir là où il se tenait. Il avait tant œuvré pour venger les siens. Il avait commis des horreurs sans nom, il avait menti, manqué à sa parole, pillé, tué.

Par moment, il sentait sa détermination faiblir, comme à cet instant, au bord du fleuve brumeux. Et une autre sensation faisait place, l'emplissant d'une rage nouvelle. Une rage envers lui-même, dont il ne souhaitait découvrir l'origine.

Sa main enveloppa le pommeau de son épée, et il s'y accrocha de toutes ses forces, comme on se cramponne à la barre d'un navire en pleine tempête lorsque s'éveille Jormugand.

Oui, il avait déjà tant perdu, et il perdrait tant encore.

~*~

Le cours d'eau serpentait entre des rives bordées de chênes. Il avait cessé de pleuvoir, et un timide soleil se glissait à travers les branches.

Cependant, cela ne suffisait pas à égayer l'esprit d'Eldrid.

Elle n'avait de cesse, depuis la veille, de penser à Erling Bjarnason. Que se serait-il passé, si elle avait été plus rapide, si elle avait prévenu les Danois à temps de l'imminence d'un guet-apens saxon ? Elle avait tergiversé avant d'agir. Quelques heures qui auraient pu changer tant de choses. Elle était arrivée trop tard sur les rivages d'Est-Anglie, et l'homme qu'elle aimait en était mort.

Elle y avait pensé toute la nuit, s'agitant au gré de la culpabilité qui mordait son ventre. Au matin, elle s'était sentie épuisée, et elle avait passé la journée de chevauchée à somnoler, le bras de Godwin passé autour de sa taille pour l'empêcher de tomber. Des lambeaux de rêves s'accrochaient à son esprit embrouillé, des songes tour à tour doux ou empreints de haine.

— Où allons-nous ?

La voix de Theodore tira Eldrid d'un rêve où elle voguait au large du Danemark en compagnie d'Erling Bjarnason.

— Là-bas.

Eldrid suivit la direction montrée par Godwin. Plus loin, un assemblage de maisons s'entassait le long du fleuve, surplombé d'une forteresse.

Lorsqu'ils arrivèrent, le crépuscule s'étendait en une brume froide au-dessus de la ville.

L'auberge qui les accueillit paraissait un havre de paix au milieu d'une tempête déchaînée. Eldrid était fatiguée de la route, des éléments qui se mouvaient contre eux, des nuits froides avec pour seul toit le firmament glacé.

Depuis leur départ, Godwin avait évité tout contact avec les Saxons. Il avait décrété qu'ils étaient désormais assez loin de chez eux — quoi que « chez eux » signifie — pour que plus personne ne considère la jeune femme comme une ennemie.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !