Partie 1

30 4 0
                                          


Pierre contemplait la lune.

Elle était ronde, pleine, opaque et lumineuse, telle un fruit mûr posé sur un drap de velours noir. Elle souriait en biais ; et l'on pouvait apercevoir, si les yeux s'y attardaient un instant, deux cratères bien dessinés en son centre, qui lui conféraient une allure pensive.

Pierre, lui, était également d'humeur méditative ce soir. Il se demandait bien qui avait placé la lune là, à l'horizon du ciel. Et pourquoi devait-elle se partager la vedette avec le soleil ? Après tout, la lune était bien plus gracieuse, plus candide. Elle ne malmenait pas la vue, on pouvait l'admirer à loisir ; jamais elle ne faisait preuve de traîtrise, en aveuglant l'innocent observateur qui aurait eu l'audace de soutenir trop longtemps son regard...

Et puis l'astre était intime avec la nuit : c'était autre chose que ce nigaud de soleil, qui lui venait tout gâcher, venait tirer Pierre des bras de Morphée tous les matins, et l'entraînait dans une ribambelle de rituels, plus vides de sens les uns que les autres. Métro, école, travail, courses, courir dans tous les sens, toujours plus vite, toujours courir. Il voyait bien que même son père n'appréciait pas tant, ainsi qu'il le prétendait, cette dynamique routinière.

« La nuit, pensait Pierre perché au bord de sa fenêtre, la nuit, elle, est beaucoup plus amicale : elle est imaginative, conseillère, tolérante, rêveuse....On peut faire confiance à la nuit, pour qu'elle enveloppe les soucis et les mauvaises pensées dans ses draps sombres et feutrés. »

Définitivement, la nuit était l'amie favorite de Pierre. C'était le seul moment où il pouvait s'abandonner à ses réflexions, rêver à loisir sans que l'on vienne le déranger, ou pire encore, sans que l'on vienne le blâmer d'être si distrait et peu attentif.

Tout d'un coup, il entendit la porte s'ouvrir, et en un instant un jappement familier se fit entendre à ses pieds. D'un bond, le petit chien Olbert sauta sur ses genoux, et commença à pousser frénétiquement de son museau humide le bras de Pierre, sur laquelle il appuyait sa tête.

- D'accord, très bien, c'est l'heure de la promenade, j'ai compris.

Il pivota sur son séant, et descendit de son perchoir, ses jambes osseuses les premières. Il passa rapidement la porte de sa chambre, le couloir, le salon douillet, la salle à manger éclairée.

Tiens, son père et sa mère n'étaient pas encore rentrés de leur dîner.

Il passa par la grande véranda pour accéder au jardin, le petit chien le suivant à la trace. Il décliqueta la chaînette du grand portail en bois vert, et se retrouva dans la ruelle.

Tout était calme, paisible. Pas un bruit environnant. Pas un porche éclairé. Pas une voiture, pas un passant distrait. Pierre regarda sa montre à son poignet : il n'était pourtant pas si tard, à peine dix heures passées.

Il haussa les épaules ; ce devait être une banalité au fond pour un dimanche soir.

Olbert lui gratta la jambe avec sa patte, comme pour inciter son jeune maître à ne pas s'arrêter en si bon chemin. Pierre sourit, et se pencha pour caresser les oreilles moelleuses de son compagnon. Puis, il mit la main à sa poche, et sous l'œil attentif d'Olbert, en sortit une balle en caoutchouc rouge.

Il l'exhiba face au petit chien, qui était aux aguets et agitait frénétiquement la queue. Il fit un geste comme pour laisser échapper la balle, mais retint son mouvement au dernier moment ; Olbert jappa, frustré. Pierre éclata de rire, prit son élan et lança le jouet à quelques mètres devant lui ; immédiatement, l'animal s'élança à la poursuite du projectile rouge dans la nuit.

Le jeune garçon, les deux mains dans les poches, commença à marcher droit devant lui, afin de rattraper la bête. Cependant, il ne se pressait pas. Il regardait autour de lui, cherchant à habituer ses yeux aux lumières faiblardes des réverbères.

Dans cette pénombre claire-obscure, on a une drôle d'impression, pensa-t-il, on dirait presque que l'on est perdu au beau milieu d'un songe.


Comme ceux qu'il avait l'habitude de faire dernièrement : il se retrouvait seul, perdu au cœur d'une ville qu'il ne reconnaissait pas, à ce qui semblait être le point de fuite de la nuit profonde ; ce moment où l'aube commence à peine à teinter le ciel d'une vague couleur mauve, et où la nature se réveille peu à peu, échappant à son mutisme forcé.

Il était, lui semblait-il-à chaque fois, en quête de quelque chose, ou de quelqu'un. Mais il lui était impossible de se souvenir ce qu'il devait trouver. Alors, il se mettait à courir, courir tout d'une traite, courir sans pouvoir s'arrêter...Et habituellement, c'était à ce moment là qu'un quelconque bruit, distant ou voisin, parvenait à le réveiller, et la vie réelle reprenait ses droits.

Vaguant distraitement dans la structure irrégulière du quartier, il ne s'était pas rendu compte d'être allé plus loin, dans un coin qu'il n'avait encore jamais exploré. Il s'arrêta, et siffla Olbert afin qu'il revienne vers lui, et qu'ils puissent faire demi tour.

Mais le chien répondit à son appel, de quelque lieu bien plus éloigné de ce qu'il avait cru ; il l'entendit l'appeler dans le lointain, ses aboiements lui semblaient provenir d'un point indistinct à sa gauche, là où se trouvait le parc du jardin public, songea-t-il.


Il accéléra le pas afin de s'y rendre, tout en continuant de siffloter pour attirer son chien, dans la crainte que celui-ci n'ait encore parachevé quelques bêtises dans les fières roseraies. Arrivé devant l'entrée principale, il avisa la grande porte verrouillée. Heureusement, il se souvint d'un trou dans le grillage, par lequel il passait lorsqu'il était enfant, afin de venir en catimini jouer au parc, quand les autres enfants étaient déjà presque tous partis ; il n'avait jamais énormément apprécié de se retrouver au milieu de la foule.


En avançant, il retrouva le chien blanc, qui venait à lui, et semblait l'inviter à le suivre. Il contourna les fougères qui masquaient l'imposant grillage, et une fois arrivé sous un arbrisseau qu'il reconnut, écarta les branches et s'accroupit pour passer par le trou béant qui lui garantissait l'entrée dans le jardin.


Une fois de l'autre côté, il dut se frotter les yeux afin d'être certain qu'il ne rêvait pas la scène qu'il avait sous les yeux.


Devant lui, allongée à terre et selon toute vraisemblance évanouie, se trouvait ce qui semblait être une jeune fille. Elle était sous le grand chêne massif qui surplombait le centre du parc, et le chien Olbert qui l'avait devancé, lui tournait autour en la reniflant.

Pierre et la luneLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant