Chapitre 13 - Réunions au sommet - Partie 3

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Un blanc suivit sa déclaration. Zerflighen jeta un coup d'œil aux autres Présidents. Pétra ne semblait guère surprise, François fronçait les sourcils. À ses côtés, le rire léger d'Amalia brisa le silence.

« Non, se contenta-t-elle de répondre.

— Je soutiens ma régente », précisa Zerflighen.

Il tourna le regard vers son homologue masculin qui approuva d'un signe de tête.

« Il en va de même pour nous. »

Pétra haussa les épaules. Sa réponse n'avait que peu d'intérêt. Le non d'un seul Président suffisait à invalider la proposition. Fillip se laissa aller au fond de son siège. Il glissa la main dans ses cheveux ras, soupira et croisa les bras avec un sourire en coin.

« Il ne s'agit pas d'une requête. Ce que l'Ordre souhaite, l'Ordre accomplira. Les dégâts que nous laisserons sur notre passage tiendront de la vitesse avec laquelle vous céderez. »

Il se redressa, légèrement penché vers les six sorciers.

« Voici ma requête : cédez rapidement.

— Vous ne rallierez personne à votre cause en tuant plus encore, répliqua Amalia.

— Vous avez déjà commencé, au Gala, avec Notre Dame, remarqua Octave d'un ton mesuré. Il est un peu tard pour revendiquer un chantage autour de ces "exploits". Qu'est-ce qui changerait, maintenant ?

— Ces mises en bouche n'avaient pas pour objectif de vous faire chanter. De la poudre aux yeux et de vieilles pierres envoyées par le fond... Soyez certain que nous saurons mieux faire, dans les mois à venir. Lievinsk ne sera que le début du nouvel âge de la Fédération, et la fin du vôtre. »

Amalia poussa un soupir.

« Le problème est bien là, répliqua-t-elle. Si Lievinsk tombait dans votre chantage, ce serait le début d'un engrenage auquel nous nous opposons vivement. »

Zerflighen s'y opposait d'autant plus que la cession du bastillon de l'est allait à l'encontre de toutes ses démarches politiques. S'ils perdaient Lievinsk, il y avait de grandes chances qu'il le paie de son poste, et Amalia avec lui.

« Soyez sérieux un instant, reprit la sorcière. Vous n'avez rien pour nous faire trembler. Ce n'est qu'une question de temps. Comme Leuthar, vous finirez par tomber, car il n'est pas possible de diriger ce pays par la force.

— Je n'entends pas diriger ce pays, mais le changer, répondit calmement Fillip. La faute est vôtre, si le seul moyen d'y parvenir implique d'user de la force. Cramponnés au pouvoir comme vous l'êtes...

— Comme nous le sommes ? »

Elle tourna un regard lourd de sous-entendus vers Pétra Perm avant de croiser le coup d'œil agacé de Zerflighen. La chute de Leuthar avait permis de resserrer les liens entre leurs factions. Il espérait encore rétablir un équilibre, récupérer Pétra dans le cap fédéral à la défaveur de l'Ordre.

Leur dialogue silencieux ne dura qu'une seconde et la magistre céda à son président. Elle s'appuya sur son dossier avec un « tss » méprisant. Fillip se laissa aller à un rire discret et bref, comme si l'échange l'avait détendu et distrait. Cela tenait-il plus de l'intérêt pour leurs différends ou de la façon dont il avait contraint sa régente au mutisme ? Le Président n'aurait su le dire.

Pétra adressa à son collègue un hochement de tête pour le remercier de son intervention. Il ne servait à rien de s'engager dans ce genre de querelle.

« Monsieur Tomislav... demanda Karles, quel changement, très exactement, souhaitez-vous imposer à notre société ?

— Je ne peux, à vrai dire, pas en vouloir à madame Elfric d'exprimer un tel avis, puisque je le partage. Mme Perm s'est très bien satisfaite de la situation précédente, tout comme Leuthar s'est employé à laisser la Fédération dans une situation de statu quo qui l'avantageait. »

Le nouveau leader de l'Ordre se leva doucement et appuya les paumes de ses mains contre la table. Sa Présidente alliée, abasourdie, le dévisageait sans parvenir à attirer son attention.

« Leuthar a laissé quoi ? articula-t-elle d'une voix blanche.

— Leuthar avait de l'intérêt à ce que la situation reste telle qu'elle, il pouvait s'en satisfaire, car elle lui conférait un pouvoir quasi absolu. Je ne suis pas Leuthar et je ne retomberai pas dans ses travers », expliqua Fillip, toujours aussi calmement.

Amalia dévisageait l'homme avec une expression surprise. Du Château de Monségure clignait des yeux et son régent se tenait parfaitement immobile, le regard figé sur le chef de l'Ordre.

Zerflighen, lui, serrait les dents. Politiquement, le discours de Fillip avait du sens et rendait la contre-attaque difficile.

« Regardez-vous, Monsieur Zerflighen, reprit le leader de l'Ordre. Sur combien de centaines de kilomètres carrés s'étendent vos propriétés ? Regardez donc la tête couronnée de la société qui est la vôtre... Un propriétaire terrien qui aurait bien du mal à prouver qu'aucune de ses décisions n'a été influencée par l'idée d'agrandir un peu plus son vaste jardin... »

Sa voix s'était chargée de colère, d'un dégoût maîtrisé et méprisant. Il glissa son attention sur chacune des six personnes présentes, poursuivant son énumération :

« L'industriel qui a absolument besoin de maintenir ouvertes les voies commerciales de l'Est pour écouler ses productions, souffla-t-il en dévisageant Du Château De Monségure, dont la moustache frémit d'indignation. Le chercheur, plus intéressé par sa liberté d'expérimenter que par le bien-être de ses concitoyens, la marionnette des capes rouges, l'arriviste qui se contente de jouir tranquillement de ses avantages et de monnayer son vote au prix fort... Ce que je veux commencer par changer dans cette société, monsieur Zerflighen, c'est l'hypocrisie de ses dirigeants. »

Karles, pas déstabilisé par la colère de Fillip, rit. Il retombait sur un discours habituel.

« Si ce n'est que ça, entama-t-il, nul besoin de tuer. Vous pourriez, comme tout à chacun, passer par l'intérieur. Hormis vos antécédents terroristes, rien ne vous empêcherait de vous investir en politique.

— Si, les riches, ironisa Amalia. C'est évident, les riches familles empêchent les honnêtes citoyens d'accéder aux classes supérieures. C'est ridicule. Coupez la tête, il y en a sept qui repousseront, c'est ce qui est arrivé à l'Ordre. C'est exactement la même chose pour la Fédération. Vous ne voulez pas changer cette société. Vous voulez la détruire. »

Sept. Zerflighen sourit. Habile manière de prévenir Fillip qu'ils connaissaient le nombre de ses lieutenants. Néanmoins, il savait que cette tirade coûtait à sa régente. Amalia passait son temps à cracher sur les Grandes Familles. Faire sortir du système les aristocrates figurait dans ses priorités politiques une fois l'Ordre tombé.

« On fait de belles récoltes sur les champs de cendres, répondit Fillip en se redressant. Ce que l'Ordre souhaite, l'Ordre accomplira : vous avez cinq mois. Cinq mois durant lesquels nous frapperons cinq fois, de plus en plus fort. Cinq mois pour nous rendre Lievinsk et sa région. Cédez rapidement. »

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