Chapitre 13 - Réunions au sommet - Partie 2

Depuis le début

Il jeta un coup d'œil inquiet à sa collaboratrice. Fillip et elle se fixaient. Sans doute apprenait-il à l'instant le réel pouvoir de la femme au sein de la Fédération. Karles soupira et les laissa se défier ainsi du regard pour se diriger vers son homologue.

« Pétra. Merci pour ton invitation. François est en retard, comme d'habitude, à ce que je vois.

— À cette heure, il devait déjà être rentré chez lui. »

François Du Château De Monségure remplissait le rôle pour lequel il avait élu, pas plus, pas moins. Il ne s'encombrait pas des considérations politiques actuelles et se contentait d'intervenir là où il avait le plus à gagner. De l'avis de Zerflighen, il s'agissait avant tout d'un opportuniste.

Le Président jeta un coup d'œil à Fillip, inquiet de n'entendre aucune joute entre les deux opposants. Perm croisa les bras en souriant avant de s'installer sur la table aux sept chaises déjà placées. L'intérieur de la maison, chaleureusement décorée, s'était vue augmenté de récents dessins de bambins. La vieille était grand-mère et les jeunes devaient désormais être assez grands pour user de crayons. De superbes gribouillages remplissaient et dépassaient des contours d'un dragon tracé avec charme scintillant.

« Quel âge ont tes petits enfants, déjà ? demanda poliment le Président.

— Trois et cinq ans. Ils m'ont envoyé ces dessins il y a quelques semaines. »

Karles acquiesça dans une expression convenue. La famille de Perm résidait en Asie de l'Est, loin des intrigues fédérales. L'homme tourna la tête quand Fillip, debout devant son bord de table et légèrement appuyé contre le bois massif, se redressa et glissa les mains dans les poches de son sweat. Avec un sourire crâne, il rompit sa joute silencieuse avec Elfric en lâchant un petit rire amusé.

« Si j'avais su que vous étiez régente, madame Elfric, je me serais abstenu de vous faire directement subir ma démonstration, lors du gala.

— Et limiter l'éclat de votre attentat ? À d'autres, monsieur Tomislav... »

Amalia contourna la table pour venir saluer Perm d'une poignée de main, sans manifester la moindre animosité à son égard. Malgré leurs différends constants, leur relation restait moins houleuse qu'avec Aaron.

« Madame la Présidente...

— Madame la Régente... »

Amalia reporta son regard sur le leader de l'Ordre.

« Curieuse façon de chercher l'attention que d'avoir permis à un troisième camp de faire la une à votre place...

— Votre amusante alliance féline m'aurait certainement chagrinée, si j'avais en effet cherché à faire les gros titres de vos journaux », répondit l'homme sans se départir de son sourire.

Zerflighen regardait les deux mages se jauger de leurs paroles, tester le terrain. La provocation d'Amalia à propos de l'Once tenait de l'impertinence et la Veste Grise y avait apporté une riposte mesurée.

Fillip n'esquissa pas un geste pour saluer la Régente et conserva son air détendu, bien campé sur ses jambes. Amalia ne chercha pas non plus à venir à sa rencontre. Le Président ne pouvait qu'approuver ce choix qu'il décida, lui aussi, d'adopter, même s'il aurait trouvé une poignée de main entre les deux parties tout à fait historique. Le duo échangea un regard et ils prirent place côte à côte. Chaque couple occupait l'un des côtés de la table, Fillip s'installa sur le dernier, en face d'eux.

Le Président Du Château De Monségure et son régent apparurent au milieu de la pièce. Le premier esquissa un mouvement de recul en voyant Fillip. Son second, un grand gars au teint pâle qui tentait de garder les rennes glissantes du Magistère de son supérieur, resta figé plusieurs longues secondes avant de se ressaisir. Karles entretenait avec lui des rapports cordiaux, même s'il savait le mépris que sa collaboratrice avait pour lui.

« François ! Octave ! Bienvenue ! »

Le protocole de bienséance limita leurs interactions à quelques phrases anodines, puis chacun s'assit et les regards se tournèrent vers Pétra Perm. À leur hôte d'ouvrir la séance.

« Bien. Il s'agit du premier conseil à six pour Madame Elfric, commença Pétra.

— Ne vous donnez pas la peine de prendre des pincettes, coupa sèchement Amalia, je n'en prendrais pas avec vous. Je suis particulièrement bien placée pour avoir eu vent de ce qui pouvait se dire du temps où Leuthar convoquait le conseil. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, n'est-ce pas ? »

Elle tourna la tête vers Fillip qui donnait l'impression, seule sur son bord, de présider l'assemblée des Présidents. L'homme prit le temps de reposer le verre d'eau qu'il était en train de boire avant de hausser les épaules. L'assurance qu'il montrait inquiétait Karles. Leuthar mort, la présidence n'aurait pas dû se retrouver dans une situation si inconfortable.

« Je n'ai pas la prétention d'être Leuthar, ni d'avoir sur vous l'influence qu'il avait à l'époque où vous exécutiez sans discuter ce qu'il lui suffisait d'ordonner, répondit le nouveau leader de l'Ordre. Mais je suis grès à Mme Perm d'avoir bien voulu accéder à ma demande en vous réunissant ce soir. »

Il jouait sur les mots avec une langue de bois que chacun comprit parfaitement. Ce n'était pas une invitation : on les avait rassemblés. Amalia avait amorcé le sujet, à son président de reprendre le dessus pour désigner l'incongruité de cette rencontre. Personne dans la Fédération ne pouvait envisager que pareille entrevue n'aboutit pas sur l'arrestation de Fillip.

« J'ai sous mes ordres le commandant des armées qui sera, demain, très contrarié d'apprendre que je n'ai pas levé l'alerte pour permettre l'intervention des P.M.F.. Pouvons-nous au plus vite échanger à propos de ce pour quoi nous sommes réunis ici, afin que j'aie quelque chose de consistant à lui présenter ?

— Bien entendu, Mr Zerflighen, d'autant que mes revendications concernent d'assez prêt ce cher Serge, répondit Fillip, très poli. Pour nous faire à tous gagner du temps, je vais être direct. L'Ordre souhaite retrouver sa souveraineté sur les régions slavesqe, le pays d'Iskaar, et, cela va de soi, la place forte de Lievinsk. »

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