Chapitre 1 partie 1

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     Comme chaque jour depuis presque un an, le soleil n'est pas encore levé quand je mets le pied dehors. La porte en bois du bâtiment que je viens de quitter claque derrière moi, et tandis que j'ajuste mon sac et mes outils dans mon dos, je lève la tête pour prendre mesure du temps qu'il fait. Sans surprise, le ciel est couvert et le vent froid. La journée s'annonce pénible.
     Sans perdre plus de temps, je finis par m'élancer dans la grisaille de l'aube en direction de la porte de la ville la plus proche. Elle n'est qu'à une cinquantaine de mètres en contrebas sur ma gauche, mais je tiens à être la première à la franchir. Histoire de faire tourner ma chance. J'y parviens en quelques foulées, et, comme à mon habitude, je me plante devant les grilles en attendant que celles-ci bougent. 
     Les yeux rivés sur les ruines de l'ancien Faubourg aux Moutons perdues dans la végétation, j'entends les premiers chariots s'arrêter, derrière, mais n'y porte pas plus d'attention. Une bourrasque me frappe alors, charriant un nuage de poussière, me faisant frissonner des pieds à la tête. Par réflexe, je remonte mon foulard sur mon nez et resserre contre moi ma veste épaisse en rentrant la tête dans les épaules. Mais je ne quitte pas l'extérieur des yeux.

     Les secondes s'égrainent, et je me mets à sautiller sur place. Impatiente. Dans la rue, les merkarïn se saluent ou s'insultent, selon leur humeur et la marchandise qu'ils transportent. J'entends également des pas légers qui m'indiquent que je ne suis pas la seule apprentie ferraillé à sortir par ici, aujourd'hui. Néanmoins, je suis la plus rapide.
     Puis, un mouvement attire mon attention sur la droite : un groupe de gardes approche d'un pas cadencé sur le chemin de ronde. Il est presque temps. Pour terminer de me réveiller, je passe rapidement d'un pied sur l'autre et secoue les épaules et les bras. Trois coups sont frappés, et un mécanisme s'enclenche alors, roulant et claquant, et lentement, la grille se soulève. Centimètre par centimètre. Et quand elle est suffisamment haute pour me laisser passer, je n'hésite pas.
     Je prends directement sur ma droite, empruntant le boulevard longeant la muraille. Je gravis la petite montée qui me conduit devant la porte Jumelle, la dépasse, et une fois revenue à plat, j'avale les mètres qui me séparent de la place des Épars aussi rapidement que mes jambes et la route défoncée me le permettent. Je sème mes semblables en un rien de temps, et après deux minutes de course, je vois au loin les féraillën retardataires sortis à l'ouest se précipiter vers l'avenue qui leur tend les bras. J'en observe les silhouettes, mais ne trouve pas celui que je cherche.
     Il ne m'a pas attendue. Le contraire m'aurait surpris. Je force donc un peu plus la cadence, et suis les autres dans la ligne droite descendant jusqu'à la décharge sud. Ils me précèdent d'une trentaine de mètres, mais au bout de dix minutes à slalomer entre les gravats et les anfractuosités de la chaussée, j'arrive à leur hauteur et dépasse les derniers du groupe. Certains me saluent et je leur répond d'un geste de la main, concentrée sur mes pas et ma respiration. Je n'ai plus du tout froid maintenant, et mon foulard me gène, mais je le garde pour éviter d'avaler des tonnes de poussières. Pas le choix.
     Quand j'arrive à côté du premier coureur, je le vois jeter un coup d'œil dans ma direction et devine un sourire.
     -- Alors, tu as oublié de te réveiller ce matin ? me lance-t-il à travers son masque.
     -- Arrête de faire le malin, lui répond-je entre deux foulées. Je suis là, non ?
     Ceci dit, il a raison de me reprocher mon absence. Nous nous étions donnés rendez-vous devant la porte des Épars et ce n'est pas mon genre de déserter sans prévenir. Mais la Mère Supérieure de mon pensionnat tenait à me parler de mon avenir. Je n'ai pas réussi à l'éviter.
Néanmoins, mon compagnon n'en dit pas plus, et nous continuons en silence pour économiser nos forces. Après une vingtaine de minutes de course supplémentaire, nous ralentissons l'allure, touchant au but, et le soleil perce les nuages au dessus de l'horizon quand nous franchissons les portes de la décharge. Nous ne nous arrêtons pas pour autant, continuant droit en direction des monticules gigantesques qui s'élèvent devant nous comme autant de montagnes à gravir.
    --Suis-moi de près, me conseille le jeune homme sans se retourner. Le spot que j'ai repéré la dernière fois est plus loin, et le passage pour y accéder n'est pas évident.
     J'opine du chef et lui colle au train. Ensemble, nous escaladons des détritus divers et variés : pans de murs en béton ou en plâtre, briques inutilisables, débris de tuiles... tout ce qui constituait notre ville, il fut un temps, avant que celle-ci ne soit réduite en miettes. Le chemin est piégeux, mais mon guide finit par s'arrêter devant une bonne surprise dont il n'est pas peu fier. Et il a de quoi.
     --Est-ce que c'est... du béton armé ? demandé-je.
     --Du vrai, du beau, me confirme-t-il.
     Le croyant sur parole, je m'avance cependant pour vérifier en refermant mes doigts sur une tige métallique glacée dépassant d'un bloc de pierre. Finalement, la journée finira peut-être sur une meilleure note que celle sur laquelle elle a commencé.
     --Daniel, tu es un as ! le félicité-je en levant les deux pouces au ciel. Avec ça, on va pouvoir se faire quelques deniers !
     --Je ne suis pas le meilleur ferraillé pour rien, se vante-t-il. Ceci dit, si tu veux toucher ta solde, il va falloir s'y mettre.
     Joignant le geste à la parole, il se déleste alors de son sac à dos, en sort une pioche de bonne facture, une corde et entreprend de dégager son trésor. Il n'a pas à me le demander pour que je me joigne à lui.
     Se traîner dans la poussière. Dégager les gravats. Frapper le béton pour le fendre. Récupérer le précieux métal. Voilà comment les heures s'enchaînent. Notre travail n'est pas vraiment différent de celui des esclaves qui nous ont rejoints en milieu de matinée. Sauf que nous, nous serons payés.
     Daniel et moi prenons à peine le temps de manger, et déjà, nos ombres s'étirent au sol, marquant l'imminence de la fin de journée. Avant que le soleil ne soit trop bas, nous chargeons donc nos sacs de nos trouvailles, rangeons nos outils, avalons une bouchée de pain et rebroussons chemin.

     Nous sommes les premiers à nous diriger vers la sortie, et je sens les regards suspicieux des autres ferraillën nous suivre.
     --Alors, C, petite journée ? lance une voix dans mon dos. Il va falloir faire mieux si tu veux survivre à la fin de l'hiver. Et tu ne pourras bientôt plus te planquer derrière les murs de ton pensionnat !
     C'est Candice, une autre ferraillé de deux ans mon aînée. Une autre « C », mais qui, elle, a pu retrouver un prénom quand elle a eu 17 ans. Comme Daniel, bien qu'elle soit plus jeune, elle fait partie des meilleurs ferraillën de la ville et c'est une de nos principale concurrentes.
     Sa remarque paraît acerbe, mais je sais qu'il n'en est rien. C'est juste sa façon à elle de me rappeler que d'ici deux jours, ce sera à mon tour de prendre place dans la société. Comme si j'avais pu l'oublier.
     Ne lui répondant pas, je me mets en route d'un pas souple et Daniel m'imite. Avec la vingtaine de kilos que nous avons chacun sur le dos, mieux vaut ne pas traîner si nous voulons être rentrés avant la fermeture des portes. Nous mettons deux fois plus de temps qu'à l'aller, et c'est quand la première sonnerie des cloches retentit que nous franchissons l'enceinte de la ville.


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