2. Permis de vol (partie 2)

Depuis le début

« Salut ! s'exclame-t-iel.

- Freyja ! Je ne m'attendais pas à te voir ici !

- Tu n'as pas reçu le message de Morigan ? Iel sera en retard. Du coup j'ai pensé que je pourrais passer chez toi pour le before et qu'on irait ensemble à la Brunante. Je te dérange ?

- Non, pas du tout, ça me fait plaisir ! Entre ! »

Freyja s'engouffre dans l'appartement. Iel porte une comvaco jaune et noire. Ses cheveux courts sont teints en bleu.

« Tu viens d'emménager, c'est ça ?

- Oui, je n'ai pas encore eu l'occasion de décorer. Il y a tellement d'options de personnalisation ! Je n'arrive pas à me décider.

- Ah ouais ? Montre ! »

Iel pose sont sac et s'assoit dans une nacelle en lévitation avant de dérouler un écran souple en graphène et de me le tendre pour que je rentre mes identifiants de locataire. Nous accédons aux paramètres du logement. Je m'installe à côté d'iel. Freyja farfouille dans les menus d'options à la recherche des modes les plus loufoques.

« Tu peux avoir un décor 3D space oddity dans ta salle de bain ! s'émerveille-t-iel.

- Tu peux zoomer sur ce parquet couleur miel, juste là ?

- Qu'est-ce que c'est, ces motifs gravés ? Ce sont les veines du bois qui font ça ?

- Ce sont des personnages de films d'animation ! »

Une demi-heure s'écoule sans que nous ne levions les yeux de l'écran. Une moquette corail recouvre désormais le sol de ma chambre, elle s'accorde parfaitement avec le bleu paon du mur contre lequel ma tête de lit est appuyée. La cuisine et son mobilier industriel baignent dans la lumière tamisée.

« Tu veux boire ou manger quelque chose ? proposé-je à Freyja.

- Un café ne me ferait pas de mal ! »

Je lui sers dans la tasse qu'iel m'a offerte quand nous étions plus jeunes. Ça l'amuse de revoir cette vieillerie.

« Je te l'avais donnée parce qu'elle était ratée, se moque-t-iel. »

Je propose à Freyja que nous allions nous maquiller dans la salle de bain avant de sortir. Je demande à Mêtis de lancer une playlist. Je termine avec les cils et les sourcils décolorés, les lobes bleus et des LED dans les cheveux. Des triangles jaunes coupent les yeux de Freyja en leur milieu, s'étendant de son arcade à sa pommette. Iel a peint une deuxième bouche en rose, légèrement à cheval sur les siennes. Pendant tout ce temps, je n'ai pas songé à mapa. Nous n'avons abordé ni le passé ni le présent. Il est probablement inutile de mentionner à quel point nous avons changés. Il est trente cinq heures, les nuages de pluie ont disparu et Alcyone nous abreuve à nouveau de sa clarté.

« Alors, tu me le montres, ce deltaplane ? me met au défi Freyja. »

Nous faisons la course sur la rampe à roulements mécaniques pour rejoindre le toit-terrasse et que je lui fasse une démonstration.

« Je peux essayer ? demande Freyja.

- Hm, je ne sais pas, tu n'as pas de permis et...

- Roh, allez ! Que veux-tu qu'il nous arrive ? Au pire, on aura une pénalité sur notre note de savoir-vivre... Je suis certain·e que tu as une excellente moyenne, en plus.

- C'est précisément à ce genre de désagrément que je pensais, protesté-je.

- Tu sais que Mêtis ne peut pas te balancer à moins que tu commettes une infraction de classe cinq, non ?

- Non, je l'ignorais. Comment tu sais ça, toi ?

- Je suis un·e militant·e, mon travail consiste à jouer avec les limites pour les repousser. Les règles sont faites pour être transgressées. Ne prend pas cet air narquois ! Je suis sérieux·se !

- On croirait entendre un·e ado, soupiré-je.

- Je ne plaisante pas, Zéphyr. La Gouvernance a établi plusieurs degrés d'interdictions mineures qui ne sont là que pour être violées par les citoyen·nes et leur donner un sentiment de liberté. Ça fait parti des mesures qu'iels ont prises pour lutter contre les vagues de dépressions qui se soldent par des suicides de masse. Si tu veux mon avis, c'est lorsque la Gouvernance déconseille quelque chose sans l'interdire pour de bon qu'il faut se méfier. »

Ses fables complotistes me font rire. Je finis par céder à sa requête. Mon deltaplane est assez grand pour porter deux personnes. J'insiste néanmoins pour piloter. Nous voici collé·es l'un·e à l'autre, près à prendre notre envol. Freyja lance un grand cri de joie lorsque nous nous lançons dans le vide.

« Essaie d'harmoniser tes mouvements aux miens, d'accord ? »

J'incline mes épaules vers la gauche et iel en fait autant. L'espace de quelques minutes, j'ai la sensation que nous ne faisons qu'un avec le vent. Je tente une descente en piquet. La montée d'adrénaline est immédiate. Nous frôlons la façade de quelques gratmosphères. Des marcheureuses sur la voie piétonne se sont arrêté·es pour profiter de nos acrobaties aériennes. Je décide de nous poser pour ne pas nous attirer des ennuis inutilement.

Un nouveau message de Morigan nous informe qu'iel devrait nous rejoindre d'ici une heure.

« On n'a qu'à aller louer des vêtements, en attendant, me lance Freyja.

- Pourquoi faire ?

- C'est soirée déguisée spéciale 21e siècle à la Brunante ! m'informe-t-iel avec enthousiasme. »

J'embarque donc à nouveau dans le Transurbain. Notre capsule est encore en mouvement lorsque la trente sixième heure de la journée sonne et ce que nous appelons le couvre-feu avec elle. Un dôme opaque se déploie lentement sur Yggdras-Îles, éclipsant Alcyone pour une huitaine d'heures. L'éclairage public prend immédiatement le relais, constitué pour l'essentiel d'arbiolescents, des arbres dont l'ADN a été croisé avec celui de lucioles et de phytoplanctons bioluminescents.

Freyja me conduit dans une friperie du cinquième arrondissement tenue par un·e hyposapiens. Nous dégotons des échasses diverses et des chaussons à forme animale. Je me demande si toutes les créatures qu'ils imitent ont existé. Mêtis me détrompe rapidement quant à la supercherie que constituent les licornes. Je suis à la fois émerveillé·e d'apprendre que Gaïa a vraiment abrité des pandas et abattu·e de savoir cette espèce éteinte. Freyja opte pour une paire de Stan Smith Pikachu, un legging en simili cuir, un body échancré et une veste en jeans couverte d'écussons aux motifs variés et aux slogans incompréhensibles : « future is female », « free the nipps », « gender fluid », une figure de femme auréolée d'une chevelure afro, une autre coiffée de fleur et arborant fièrement un mono sourcil... Après plusieurs essayages, je jette mon dévolu sur des Air Max, un short en jeans taille haute, un crop-top et un beanie sur lequel est brodé « M for Malala ». Le haut laisse voir mon bas-ventre et j'intercepte le regard de Freyja sur mon nombril.

« Je n'en avais jamais vu, me confie-t-iel en s'approchant pour effleurer ma peau du bout des doigts. »

Je suis un peu gêné·e, le rouge me monte aux joues. Un frisson sucré part de mon ventre comme une fusée de feu d'artifice, remonte le long ma colonne vertébrale et fleurit dans ma nuque. Un nouveau message de Morigan vient rapidement mettre fin à cette sensation étrange. Iel nous attend à la Brunante avec Leonis. Nous voilà prêt·es pour aller danser !

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