Chapitre 12 - Juliet (Partie 1)

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Juliet avait été prise en charge au moment même où Tristan l'extirpait avec difficulté de la voiture. Elle avait perdu conscience. Il avait appelé à l'aide. L'équipe médicale s'était précipité à son secours et avait emporté sa femme pour la soigner. Il se retrouva pantois devant les sièges maculés de sang de sa belle Chevrolet. Les bras ballants, l'air hagard, il était devenu invisible. Seuls comptaient les blessés qui arrivaient régulièrement.

Pour Juliet, je dois me ressaisir...

Il inspira profondément et souffla pour évacuer le stress qu'avait généré le trajet jusqu'aux urgences. Il exhala une fumée blanche qui persista un instant en suspension, comme figée dans le temps, puis elle s'évapora dans l'air glacial. Les souvenirs de leur itinéraire lui revinrent en mémoire.

La couche de neige s'était épaissie au fur et à mesure de leur avancée et les paysages vallonnés de sa Bretagne natale prenaient l'allure d'horizons alpins, les sommets en moins. Sans chaînes, sa voiture avait dérapé plus d'une fois dans les virages serrés. Heureusement, les intempéries vidaient les routes et, pendant l'heure qu'il avait mis à effectuer le trajet, il n'avait croisé que deux autres véhicules, l'un d'entre eux avait le capot enfoncé dans le tronc d'un arbre. Alors que Juliet semblait avoir perdu conscience, elle se réveilla en sursaut et hurla pour qu'il s'arrêtât afin de porter secours aux passagers probablement blessés. Les phares éclairaient les bois et le moteur tournait encore. De la fumée s'échappait de l'avant de la voiture. L'accident venait sans doute de se produire et le conducteur agonisait certainement, s'il n'était pas déjà mort. Tristan ne voulait pas interrompre leur trajet, il refusa net et continua sa route. Juliet oublia sa douleur, la décharge d'adrénaline provoquée par la vue de l'accident l'anesthésiait. Elle se mit alors à s'agiter sur son siège et à essayer de sortir du véhicule en marche, mais la fatigue prit rapidement le dessus. Le moindre mouvement lui demandait un effort considérable et elle se résigna tandis que Tristan poursuivait son chemin. Ils venaient à peine de quitter leur hameau et la route serait encore bien longue jusqu'aux urgences, il était hors de question qu'ils fissent déjà une halte. Avant de s'évanouir, Juliet avait supplié Tristan une nouvelle fois, il ne l'écouta pas, sa vie en dépendait. Sa vie valait toutes les morts du monde. Impitoyable, il avait foncé de plus belle, à une allure soutenue qui aurait fait pâlir n'importe quel agent de la sécurité routière surtout sur ce bitume gelé.

Revenu au moment présent, Tristan soupira. Juliet était extraordinaire, débonnaire et pétillante. Comment gérerait-il sa vie sans elle ? Comment continuerait-il à vivre s'il lui arrivait quoi que ce soit.

Extraordinaire... Oui. Qu'est-ce que je vais faire si tu n'es plus là pour veiller sur moi ? Qu'est-ce que je vais faire si... 

- Monsieur ? Monsieur ! Vous ne pouvez pas rester là, c'est une zone d'urgences !

Une voix. Lointaine.

- Monsieur ! Vous m'entendez ? Vous devez partir, vous bloquez l'accès des urgences ! Allez vous garer ailleurs !

La femme qui le réprimandait ne lui arrivait même pas à l'épaule. Pour qui se prenait-elle pour le sortir de sa mélancolie ? Il la toisa d'un regard mauvais, elle ne cilla pas. Ses pupilles brillaient. L'autorité se lisait dans ses yeux et suffisait à lui offrir le charisme que sa taille lui ôtait. 

- Ici la planète Terre... Allez vous garer ailleurs ! Ce n'est pas un parking ici !

Elle appuya les mots de ses dernières phrases, comme un rempart, un garde-fou, une dernière limite avant de hausser le ton et de s'acharner sur Tristan, de le menacer. Malgré tout ce que ses professeurs lui avaient appris, elle avait toujours de l'empathie pour les familles des patients et leur parlait avec beaucoup de calme et de diplomatie. Ferme mais juste. Régulièrement, elle se forçait à dresser un mur émotionnel entre elle et eux, mais l'infirmière Monroe savait chausser les pantoufles de ses interlocuteurs et se mettre ainsi à leur place. Parfois, elle se laissait même envahir par leurs troubles ce qui perturbait ses nuits et sa vie de famille.

Tristan maugréa quelques mots inaudibles, il sortait de sa torpeur. Sans une considération pour l'infirmière, il rejoignit l'avant de sa voiture, se mit au volant et démarra pour aller se garer un plus loin. La petite femme disparut comme elle était apparue.

L'espace devant les urgences de la clinique avait été salé, en sortir fut aisé, en revanche le parking était devenu une véritable patinoire. Tristan affronta une nouvelle fois la neige tassée et le verglas, ce qui ne le réjouissait pas, mais au point où il en était, il n'était plus pressé. Il avait pu confier Juliet à des personnes compétentes. Il n'avait plus qu'à attendre. Patienter jusqu'à ce qu'elle donnât la vie en espérant qu'elle n'y laisserait pas la sienne. Oui, il lui restait la tâche la plus ardue : attendre.

Il gara sa voiture comme il le put sur un emplacement imaginaire du parking recouvert de blanc. Il demeura là un instant, immobile, les yeux figés dans le vague et les mains crispées sur le volant de sa belle Chevrolet aux sièges désormais souillés de sang. Il ne discernait rien de ce qui l'entourait. Perdu dans sa mélancolie, il ne voyait plus d'avenir.

Qu'est-ce que je vais faire sans toi ?

La frustration le gagnait. Il voulait pouvoir changer le cours de l'histoire, revenir en arrière, consulter plus rapidement son téléphone et revenir plus vite auprès de Juliet, à sa rescousse.

Qu'est-ce qui m'a pris de rester si longtemps devant cette école à  épier les...

Un frisson lui parcourut la peau, un semblant d'excitation.

Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Comment j'ai pu me laisser emporter à ce point, tarder à ce point ? Et pourquoi je t'ai changée avant de partir alors que tu tenais à peine sur tes jambes. Cette robe immonde... Pourquoi tu avais mis cette robe immonde ? J'ai été odieux avec toi, mais cette robe, je ne pouvais pas te laisser sortir comme ça. Ton dernier souvenir de moi... Si tu meurs, ce sera de ma faute. De ma faute et de celle de cet enfant que je t'ai forcée à porter... à garder. Mon amour, tiens le coup. Je t'en supplie Seigneur tout puissant, pardonnez mes péchés et laissez-la vivre... Prenez-moi à sa place ! Prenez l'enfant, mais laissez-la vivre. Laissez-moi ma femme !

Les larmes ruisselaient sur son visage tandis qu'il percutait le volant de ses poings serrés fermement. En réponse à son désespoir, la terre fut secouée de spasmes violents. Il pensa avoir été entendu et que la main du Diable était en train de se frayer un passage à travers les croûtes épaisses du sol pour l'agripper et l'emporter au cœur de l'Enfer où il subirait mille tourments. Offrir sa vie en échange de celle de sa femme. Une vie pour une autre vie. L'extase mystique l'envahissait. Il expira fortement, soupira, il s'impatientait d'être enfin récompensé pour le sacrifice de sa propre vie. Au moment où les secousses cessèrent, les lumières de la clinique s'éteignirent. Une obscurité lourde et pesante envahit subitement le parking. Tristan sursauta et se figea, la respiration bloquée au cœur de ses poumons. L'heure était venue, Il venait pour le chercher.

Enfin...

Mais la clinique scintilla comme une guirlande électrique de Noël, ou un néon qu'on allume. Ses lumières clignotèrent et se stabilisèrent. Le générateur de secours avait pris le relais. Les ténèbres se rétractèrent. Elles étaient vaincues, renvoyées d'où elles venaient, sous terre. La déception recouvrit le visage de Tristan qui se replongea à corps perdu dans sa divagation mélancolique. Il supplia une nouvelle fois le Seigneur en lui promettant les choses les plus inimaginables, les plus absurdes, mais des cris déchirants sortirent du bâtiment et le ramenèrent à la réalité. La souffrance se propageait à tous les étages.

- Juliet !

Tristan se précipita hors de sa voiture et courut vers l'établissement en laissant la portière ouverte. À peine eut-il fait quelques pas, qu'il glissa sur une plaque de verglas, sa cheville se vrilla et il perdit l'équilibre. Dans sa chute, il percuta un énorme pot de fleurs en béton au milieu d'un terre-plein rempli d'arbustes. Il ornait les bords du parking. Il essaya de se redresser, tituba et s'écroula au sol, le nez dans les flocons. Il sombra, inconscient. Le sang qui suintait de sa tempe meurtrie teinta peu à peu la neige immaculée et des cristaux de glace se formèrent sur les quelques poils naissants de sa barbe de quelques jours.

Alors qu'il gisait là, seul, emporté dans un autre-monde où une vie parfaite l'attendait, la terre trembla encore une fois.
Puis une autre.
Et encore une autre fois.
Pourtant, là où il se trouvait, Tristan ne ressentit pas les vibrations du sol, il tenait dans ses bras Juliet et sa fille qui venait de naître. Une étreinte familiale heureuse. Une vie parfaite.
Il soupira de bonheur.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !