20 : Que gronde le chaos

Depuis le début

Les armes, qui paraissaient jusque là portées comme de simples accessoires, se pointèrent dans sa direction. Godwin ne cilla même pas. Ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait menacé d'autant de lames simultanément. Il avança à la rencontre des brigands.

— Mon seigneur, intervint Theodore.

— Reste où tu es. Enfuyez-vous en cas de problème.

— Mon seigneur, hein ? railla un des hommes. Hé bien, nous nous occuperons avec grand plaisir de ta dame lorsque nous en aurons fini avec toi.

Godwin serra les dents, mais ne daigna pas répondre à la provocation, mais il entendit le hongre de Theodore se rapprocher de son propre destrier. Les abords de la route étaient peu dégagés et impraticables, mais le garçon saurait garder Eldrid en sécurité, et il ne put contenir le sentiment de fierté qui l'étreignit.

Sans plus de préambules, il pointa son glaive en avant.

Son arme voltigea, traçant des sillons rouges sur les chairs des adversaires les plus proches de lui.

Il rompit d'un simple pas en arrière, lame dressée, prête à frapper à nouveau.

— Partez.

Pour montrer sa bonne volonté, Godwin abaissa son glaive. La pluie qui cinglait l'air tintait sur les lames, et il se concentra sur ce son bref et irrégulier pendant que les hommes s'échangeaient regards et hochements de tête.

— Certainement pas, cracha l'un deux. Tu vas nous le payer !

Et ils fondirent sur lui dans un ensemble parfait.

Le fracas des armes recouvrit celui des gouttes d'eau. Il para, feinta, transperça. Il dévia une lame, arracha une autre, traça une ligne pourpre sur une gorge.

Une rapière érafla son avant-bras, un coutelas manqua de peu sa jugulaire.

Il brisa une rotule d'un coup de pied, enfonça la pointe de son glaive dans un flanc, avant qu'un poing ne profite de l'ouverture de sa garde pour le cueillir dans l'estomac.

Au milieu du chaos, à l'extrême périphérie de son champ de vision, il perçut un mouvement de la part de Theodore.

— Reste où tu es !

Si les choses tournaient mal pour Theodore, il ne pourrait combattre ses propres adversaires tout en protégeant le garçon. Ils étaient trop nombreux.

Sa lame fouetta l'air en un mouvement vif et menaçant, maintint à distance un coutelas, bloqua une lance. Un cri sauvage lui répondit, et le choc d'une épée fit trembler son glaive. D'un bond, il faucha son adversaire. Il vit deux silhouettes s'enfuir dans les fourrés, avant qu'une haste fuse vers lui. Il l'évita de justesse, recula, détourna la pointe qui suivait ses mouvements, s'élança le long de la hampe pour mettre à terre son adversaire. Un ultime coup d'estoc et le dernier manant s'écroula au sol.

Le soldat saxon prit une profonde inspiration, inhalant des désagréables effluves de sang et d'humidité. Il essuya son glaive, remonta en selle.

Personne n'esquissa le moindre commentaire lorsqu'ils repartirent, mais une tension était palpable dans l'air. Eldrid était si raide devant lui qu'il avait l'impression qu'elle se briserait à la moindre cavalcade, et Theodore ne cessait de s'agiter sur sa selle.

Ils s'arrêtèrent une heure plus tard, dans une clairière paisible. Pourtant, rien ne semblait pouvoir effacer l'attitude guindée de la jeune femme. Godwin attendit un long moment, avant de briser le silence.

— Bon sang, qu'avez-vous, tous les deux ?

La jeune femme poussa un soupir.

— Tu aurais pu être gravement blessé.

— Je suis ravi de voir que tu te soucies à ce point de ma vie, persifla-t-il.

— Tu as agi de façon complètement inconsidérée.

Godwin la regarda, estomaqué. Cela ne correspondait pas à la vision qu'il avait d'Eldrid, même s'ils s'étaient rapprochés ces derniers temps. Elle cachait quelque chose d'autre derrière ses paroles, et il n'aurait su dire quoi.

— J'ai l'habitude de jauger mes adversaires. Je savais ce que je faisais.

— Certes, fit Theodore. Mais pourquoi ne pas m'avoir laissé vous aider ? J'aurais pu...

— Non. Tu n'aurais pas pu.

Le garçon se figea.

— Mais vous m'avez entraîné, vous...

— Je ne mets pas en doute tes capacités. Tu te serais débarrassé de ces hommes aisément.

— Mais alors...

— Il s'agissait de Saxons.

— Et alors ? Ils nous voulaient du mal.

— Si un jour tu te retrouves face à un Danois, tu ne verras en lui que les massacres perpétrés par son peuple. Tu ne verras en lui qu'un étranger aux moeurs barbares. Mais je ne pouvais me résoudre à te laisser ôter la vie d'un des tiens.

Du coin de l'œil, il vit Eldrid lui lancer un regard noir. C'était donc cela, la véritable cause de sa colère. Elle se sentait perdue. D'un côté, elle lui en voulait sans doute parce qu'il venait de tuer des Saxons et qu'il n'en éprouvait aucun remords. Elle ne pouvait s'empêcher de s'imaginer à sa place — si elle avait dû mettre fin aux jours de barbares, de ceux qu'elle considérait comme les siens. Et elle hésitait très certainement entre le voir comme un homme cruel, sans pitié et sans moral, ou bien le considérer comme un allié à présent qu'il avait occis des Saxons.

— C'était à moi de le faire, acheva-t-il.

— Et cela ne vous fait rien ? s'enquit Theodore. C'était des Saxons, vous l'avez vous-même souligné.

— J'ai fait ce que j'avais à faire. Quoi qu'il en soit, le monde n'est pas si manichéen. Parfois, nos ennemis ne sont pas ceux du camp adverse.

Il avait adressé sa tirade au garçon, mais ses propos visaient Eldrid. Et elle ne s'y trompa pas, puisqu'elle leva les yeux au ciel. Godwin soupira. Déjà, la vision qu'elle portait sur lui avait changé. Mais était-ce suffisant ? Il espéra qu'il parviendrait un jour à lui faire entendre raison.


Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !