Elyse

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L'aérostat se découpait dans les nuages. C'était un petit dirigeable, au ballon solidement attaché par des cordes, dont la nacelle en bois rappelait la coque d'un bateau. Il flottait dans la brume comme sur une mer calme, silencieusement, comme pour ne pas réveiller les créatures mystérieuses tapies dans les nuages. Céleste se redressa sur sa chaise, essuya les fines gouttelettes d'eau qui s'étaient déposées sur ses lunettes d'aviateur. Il s'avança sur le rebord de la nacelle. Un paysage blanc cotonneux s'étendait de toutes parts, comme si cet endroit était hors de l'espace - et hors du temps. Peut-être volaient-ils depuis des heures, peut-être simplement depuis quelques minutes.

- Capitaine Martin ! lança une voix étouffée par la distance. Vous êtes enfin réveillé !

Alors qu'un jeune homme à la peau mate accourait vers lui, Céleste reboutonna rapidement son veston, rejeta ses épais cheveux – d'un roux foncé - en arrière et s'efforça d'afficher un air détaché.

- Nous nous approchons de la Zone aux Merveilles, informa le mousse. Suivant vos plans, nous y serons d'ici une heure. Mais la visibilité est de plus en plus faible...

- Parfait, coupa Céleste. Maintenez le cap.

- Très bien, capitaine.

Le mousse fit mine de repartir, puis lui jeta un coup d'œil.

- Qu'y a-t-il ?

- C'est que... (le mousse baissa les yeux). Sauf votre respect, toutes les expéditions menées auparavant dans la Zone aux Merveilles ont été vaines. Le brouillard nous empêche de voir quoi que ce soit, et nos appareils ne sont pas assez puissants pour...

- Vous me dites que vous n'y croyez pas ?

- Non ! Enfin, disons... Une zone inexplorée dans ce monde, des monstres et des créatures fantastiques... Vous y croyez vraiment ?

- Oui, affirma Céleste.

D'un mouvement de la tête, il ordonna au mousse de retourner à son poste.

*

Le capitaine à la barbe naissante avait ses raisons d'y croire. Un an plus tôt, il avait été nommé plus jeune inventeur à entrer dans l'Académie des Sciences. Ce privilège était dû à son travail de fin d'études - une machine à voyager dans le temps, qui, dans le tourbillon de l'Exposition Universelle de 1900, avait été exposée au tout nouveau Grand Palais. Théoriquement, la machine était parfaite, elle avait été approuvée par les plus grands scientifiques. Mais Céleste avait prétexté qu'elle nécessitait pour fonctionner une énergie qu'on ne trouvait pas encore sur Terre. Tel était le but officiel de cette mission dans la Zone aux Merveilles - trouver, dans les trésors de cette zone inexplorée, le carburant de la machine qui révolutionnerait la face du monde.

En réalité, la machine fonctionnait déjà. Céleste avait offert son invention aux hommes parce qu'elle représentait l'avenir et le progrès - participant à cette vague d'engouement qui avait déferlé sur la fin du XIXe siècle -, mais il était hors de question de s'en servir. Tous les grands scientifiques le disaient : voyager dans le temps est le rêve de l'homme ; s'il le réalise, il deviendra un cauchemar. La machine de Céleste était un rêve cristallisé, condamnée à prendre la poussière derrière une vitrine au Grand Palais.

Mais lui-même n'avait pas résisté longtemps à la tentation de la tester. Comme tout le monde, il rêvait de l'avenir - on racontait que bientôt le ciel serait envahi d'engins volants, et que d'autres aux allures de baleine iraient se frotter, dans l'obscurité des fonds marins, aux monstres géants qui s'y cachaient. Pour Céleste, il s'agissait de bien plus - comment les gens penseraient-ils, plus tard ? Comprendrait-il seulement leur langage ?

Alors il s'était infiltré, une nuit, dans la Galerie principale, avait brisé la vitre qui protégeait sa machine, et activé mécaniquement les leviers et les boutons – il connaissait parfaitement le processus, et cela le rendait encore plus fébrile : derrière les rouages et les leviers de métal, quel monde inconnu allait-il découvrir ?

Il fut propulsé en 2015, dans un galerie souterraine du Grand Palais. Sa machine avait été relayée à l'exposition dont il lisait l'intitulé sur un panneau : "FIN XIXe - DÉBUT XXe : ENGOUEMENT SCIENTIFIQUE ET GRANDS INVENTEURS". En s'extirpant de sa capsule temporelle, il remarqua que son nom sur la plaque : Céleste Martin...

Il explora la galerie, il explora le XXIe siècle. Tout était baigné d'une lumière crue et intense. Tout était trop bruyant – des centaines d'individus se pressaient les uns contre les autres, parlant et riant dans des langues que Céleste n'avait jamais entendues. De grands écrans diffusaient des films en couleur et d'une qualité bluffante – Céleste resta quelques secondes bouche bée devant l'un de ces panneaux, leur lumière illuminant ses yeux.

Puis il découvrit

Les automobiles, le métro (dont il avait vu l'inauguration de la première ligne, parmi toutes ces innovations de l'exposition universelle), la musique portable, les bornes automatiques, les cartes bancaires, les escalators, les smartphones -

Il resta à errer plusieurs semaines dans cet autre monde, à la recherche des traces du Paris qu'il connaissait.

Il rencontra une fille, coincée contre la barre du métro, un casque bleu enfoncé sur les oreilles. Emmitouflée dans un long manteau noir qui cachait une robe droite au motif vichy ; elle avait des taches de rousseur sur les joues et sentait la fleur d'oranger. C'était peut-être parce qu'elle ne semblait pas tout à fait dans son siècle qu'elle attira le regard de Céleste.

Elle le prit par le bras, et l'emmena faire le tour de Paris. Son sourire était lumineux, comme ses yeux, et quand elle rejetait son écharpe en arrière, elle fouettait l'air de son parfum. Elle s'appelait Elyse.

Céleste lui raconta son histoire, et lui dit qu'il aimait cette époque ou la magie avait envahi le quotidien, où le rêve des scientifiques était devenu réel. Elyse lui dit qu'elle aimait son époque à la Jules Verne, où tout était encore possible, et lui fit remarquer que les pots d'échappement des voitures laissaient échapper des tâches blanc grisâtre qui stationnaient quelques secondes dans l'air avant de disparaître dans la brume hivernale de Paris.

Elle l'aimait. Mais elle lui demanda de repartir dans son époque bronze et argent pour lui ramener, s'il le trouvait là-bas, l'extraordinaire.

*

Un an plus tard, Céleste se tenait sur son aérostat au milieu du brouillard. Il lui semblait minuscule et frêle, comparé aux avions que lui avait montrés Elyse à l'aéroport Charles de Gaulle.

Il se pencha sur la balustrade. Ils étaient entrés dans la Zone aux Merveilles ; le blanc opaque qui les submergeait et envahissait même le plancher de la nacelle en témoignait. Bientôt, une forme se distingua dans les nuages. Invisible, elle reflétait les rayons du soleil en un prisme arc-en-ciel. D'autres formes similaires apparurent - ensemble, elles formaient des lignes de couleur, comme des traits de peinture sur la page blanche du ciel. En y regardant de plus près, Céleste distingua des lézards - des milliers de lézards qui s'agrippaient aux nuages et dont les écailles provoquaient cet étrange reflet arc-en-ciel.

Il tendit un bras en l'air, et en attrapa un. Détachée de son nuage, la créature se recroquevilla en poussant de petits gémissements.

- Tout doux, murmura Céleste.

Alors il attrapa un nuage : dans un sac isotherme (qu'il avait ramené de son expédition en 2015), il captura un bout de nuage, qui se condensa en fines gouttelettes d'eau. Le lézard entra dans le sac, jubilant. En se retournant, Céleste vit son équipage rassemblé sur le pont, stupéfait – le jeune mousse avait des étoiles dans les yeux.

- Capitaine ! lança un homme dont le nez pointu soutenait de petites lunettes rondes. Nous venons de découvrir une nouvelle espèce ! A vous revient l'honneur de la nommer.
- Ce sera le lézard Elyse, déclara Céleste, en laissant la petite créature remonter sur son épaule et se frotter à son coup.

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