[5] = OUTSIDER

398 54 217
                                                  


Être heureux dans la vie n'est qu'une question de perspective. Il suffit de le savoir. En dépit de la Fin du Monde, Dust avait toujours pu tirer son bonheur de choses simples. De la musique vieillotte. Un siège confortable. Le ronronnement du moteur. Une route à peu près droite. Un buggy surpuissant immatriculé OKLM. Des vitres blindées capables de résister aux assauts d'un gang de motards survoltés. Oui. Dust était heureux.

« Ils ne semblent pas vouloir lâcher l'affaire, maître », commenta Vidocq.

L'un des assaillants se tenait en effet debout sur le véhicule, dont il martelait le toit à l'aide d'une grosse massue. Sans cesser de fredonner l'air du poste de radio, Dust appuya sur un bouton du tableau de bord. L'instant d'après, l'impromptu squatteur de toit roulait dans la poussière, incapacité par une décharge électrique de quelque mille volts.

« L'usage d'interrupteurs manuels n'est-il pas obsolète, maître ? Avec la technologie dont vous disposez, vous pourriez activer ce type de commande d'une pensée...

— J'ai vu ça dans un film, se défendit Dust. Je trouve ça trop classe ! Regarde, celui-là. »

Il activa un interrupteur bleu. Ce n'est que quand Vidocq entendit les pneus des motos éclater qu'il réalisa que la route était jonchée de clous acérés. Deux des motos se percutèrent de plein fouet ; la dernière sombra dans le fossé.

« Maître Dust, on dirait bien que nous les avons semés...

— Trop fort ! s'écria Dust, le poing brandi. Une victoire de plus pour la dustmobile !

Dustmobile, reprit Vidocq avec un mélange de soupir et de gloussement.

— Quoi ? Ça te fait rire ? J'ai fabriqué le bousin pièce par pièce, avec amour et dévotion ! J'y ai mis tout mon sang, ma sueur, et même un peu de mon sperme par endroits, si je me rappelle bien.

— Bonté divine, maître », laissa échapper Vidocq, qui se serait volontiers dispensé de cette image. Des fois, il regrettait vivement que son intelligence artificielle soit dotée de telles facultés d'imagination.

« Oui, j'y ai mis du coeur ! s'enflamma Dust. Toute ma passion des vieux trucs, des moteurs et des machines à tuer réunis en une seule entité. Alors cette merveille, c'est comme si c'était mon enfant. C'est un peu normal qu'elle porte le même nom que moi, non ? »

Une série de bruits d'impact lui répondit. L'un des agresseurs n'avait pas abandonné la poursuite, et s'appliquait à viser les pneus de la dustmobile. Vaine tentative, puisque même une bonne perceuse n'en serait pas venue à bout.

« Ah là là, ces pillards ! Jamais ils retiendront la leçon, on dirait. »

Dust ouvrit la fenêtre à l'aide du levier manuel. Encore un mécanisme si primitif qu'il n'équipait probablement plus aucun véhicule, au début de la Fin du Monde, mais que le jeune homme affectionnait pour les raisons décrites plus tôt. Bref, la fenêtre ouverte, il dégaina son arme à feu, tira sans viser, se fit une joie de refermer et accéléra de plus belle. Derrière lui, le buggy laissait de belles traces de pneus, un lourd nuage de fumée ainsi qu'un nouveau cadavre.

« J'ai presque de la peine pour ces pauvres gars, reprit Dust. Ça m'attendrit, de les voir nous attaquer dès qu'on pointe le nez dehors. Tu pourrais croire qu'ils se lasseraient de prendre une branlée à chaque fois ; mais non ! Je vais finir par croire qu'ils aiment ça, les cochons.

— Probablement, maître... »

Le regard du chien-robot se perdit dans la contemplation de la route. Si l'intérieur du buggy s'avérait plutôt douillet (Dust ne lésinait jamais sur le confort de ses véhicules), il ressentait presque la violence des éléments se déchaîner sur son corps rien qu'à les voir. Rien que depuis leur départ de la base, ils avaient dû réaliser un détour de plusieurs kilomètres afin d'éviter qu'une tornade ne les arrache du sol. La nature était en colère et elle voulait le faire savoir.

Dust Ex Machina #1Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant