— Tu vas tellement me manquer, ma chérie.

Deux grands bras m'enlacent, ou plutôt me broient. Pourtant, mon père ne montre jamais ses émotions, encore moins dans un espace confiné et bondé de gens comme l'est actuellement l'aéroport de Portland.

— Je sais papa, je vais revenir te voir pendant mes premières vacances, réitéré-je, sans relever le fait que j'allais sans aucun doute avoir des bleus aux côtes demain matin.

Ce n'est ni le moment ni l'endroit pour briser ce soudain élan de sentiments. De toute façon, cela ne me déplait pas. Ses bras me transmettent tout le courage dont j'aurai besoin au fil des prochains jours et défont instantanément ce maudit nœud qui tord mon estomac, véritable serpent refusant de relâcher sa proie.

Il recule et me sonde de ses yeux noisette identiques aux miens, l'air inquiet.

— Ça va aller, papa, le rassuré-je.

Debout sur la pointe des pieds, je lui fais la bise en ignorant sa barbe naissante qui érafle ma joue. Après un dernier signe de la main, j'empoigne ma valise et m'élance dans cet océan de têtes qui tanguent dans tous les sens.

Mon téléphone vibre juste avant que j'embarque dans l'avion. Je ne suis pas très surprise de recevoir un texto de ma mère, très excitée à l'idée que je revienne. Cela fait au moins deux mois qu'elle me harcèle de messages pour être certaine que je me sens bien, que ma décision n'a pas changé, que tous les formulaires d'inscription ont été remplis... et les cours ne débutent que dans quelques semaines. Elle a du mal à accepter que je sois bientôt une adulte, le fait de ne pas m'avoir vu grandir l'a toujours un peu blessée. Lorsque j'ai emménagé avec mon père, son travail l'a empêchée de nous suivre. Ça reste son pire regret. Enfin, c'est ma théorie.

Un sourire se dessine sur mes lèvres en recevant un autre de ses nombreux messages, auquel je réponds avant d'éteindre mon portable et de m'installer confortablement sur le siège gris près du hublot. Confortablement est un grand mot, mais c'est toujours mieux que de passer vingt-trois heures assise dans une voiture, forcée d'écouter la musique rock de mon père.

En fait, n'importe quoi est mieux que cette torture musicale.

***

— Bienvenue à Orlando, vous pourrez procéder au débarquement dans quelques instants.

J'ouvre brusquement les paupières lorsque quelqu'un secoue mon épaule. J'aperçois sa bouche se muer en des mots inaudibles à mes oreilles, car dans le brouhaha habituel lors de l'atterrissage, je n'entends rien, mis à part le bourdonnement sourd de multiples voix noyées les unes dans les autres. Devinant son message, je me tourne vers le hublot : l'avion est immobile et un petit camion s'approche tranquillement de l'appareil afin de superviser l'ouverture de la soute à bagages. J'attends que la vague de gens se bousculant à la sortie passe, puis branche mes écouteurs, laissant « More Than You Know » d'Axwell guider mes pas jusqu'au tapis roulant, sur lesquels quelques valises commencent déjà à défiler. Le soleil brûle mon visage par les gigantesques baies vitrées entourant l'aéroport, il semble faire une chaleur monstre à l'extérieur. Pas que le Maine ne soit pas ensoleillé, mais ça ne bat jamais le climat aride de la Floride, surtout en plein mois d'août. Je ne comprends même pas comment j'ai fait pour y survivre durant mon enfance avec un climatiseur sans cesse en panne.

Armée de patience, mais surtout de coup de coude, je réussis enfin à me frayer un chemin vers la sortie à laquelle une masse de gens attend. Il est aisé de repérer ma mère avec son énorme pancarte rose bonbon dans ce recoin envahi de monde. Elle l'agite en l'air, si bien que l'idée de partir me cacher en courant me paraît fort tentante, mais son sourire me convainc de la rejoindre malgré tout. J'appréhende ce moment depuis que l'université m'a envoyé une lettre d'admission, alors la retrouver aussi heureuse enlève un poids massif de sur mes épaules. Même si on ne se voyait que quelques fois par an, nos liens ne s'en sont jamais ressentis. C'est une personne formidable dont il est difficile de s'éloigner ; revenir vivre avec elle a quelque chose de rassurant, surtout avec l'angoisse qui me ronge face à ce nouveau tournant dans ma vie.

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