Chapitre 8 - Juliet (Partie 2)

Depuis le début

- Allez Juliet ! Regarde-moi. Calme-toi. Tout va bien se passer. Lève les bras, je vais te changer, tu ne vas quand même pas rester dans cette robe pour accoucher. Je vais t'aider.

Et Juliet obtempéra. Avec le peu de forces qu'il lui restait, elle leva les mains pour que Tristan lui ôtât sa robe noire trop courte. Dans la penderie, il s'empara d'une robe longue d'été plus large et plus longue, à motifs floraux et habilla sa femme qui, docilement, se laissa faire. Il la recouvrit d'une large veste de laine et d'un manteau chaud. Tristan chercha le sac que sa femme avait préparé pour son séjour à la maternité. Il était prêt depuis plusieurs mois et gisait au fond de la commode. Il mit la main dessus rapidement et l'emmena en courant dans leur voiture.
Lorsqu'il revint, la tête de Juliet avait de nouveau basculé sur le côté. Loin du monde réel et cloisonnée dans son univers de souffrance hermétique, elle n'entendait plus que son cœur qui tambourinait contre sa poitrine et résonnait à l'intérieur son crâne. Ses mains recouvraient toujours son ventre pour protéger son enfant et lui transmettre du courage et de la force.

- Faut te lever maintenant, faut qu'on aille à l'hosto.

Amorphe, Juliet ne bougeait pas. Tristan s'énerva.

- Allez ! Je ne vais quand même pas te porter. 

Le manque de tact de Tristan ne parvint pas jusqu'à la réalité de Juliet. Ses yeux se refermèrent, elle perdait de nouveau conscience.

- Juliet ! Juliet. Reste avec moi.

Tristan posa une de ses mains sur la joue de sa femme. Ce simple contact la réveilla en sursaut. Tristan lui saisit la main et l'aida à se redresser, tout doucement. Il ne voulait pas la brusquer plus qu'il ne l'avait déjà fait. L'idée de perdre son enfant le terrorisait. 

Juliet déplia son corps endolori, étape par étape. D'abord assise, elle posa les talons par terre en ramenant ses genoux vers elle et, en s'aidant de sa main droite posée sur le rebord du lit pour y prendre appui, leva les fesses. Tristan ne lui avait pas lâché la main gauche. Il avait même raffermi sa prise pour soutenir sa femme. Peu à peu, Juliet se redressa. L'effort l'essoufflait et un liquide chaud recommença à couler le long de ses jambes. Du sang. Encore. Tristan ne s'en aperçut pas, elle n'avait plus la force de parler. Elle esquissa un pas en avant et sa vue se troubla. Son corps s'engourdit. Elle trébucha. Juliet n'était visiblement plus capable de soutenir son propre poids. Tristan devrait la prendre dans ses bras.

  - Accroche-toi à mon cou, je vais te porter. 

Un ton doux. Délicat. Amoureux. Juliet hocha la tête et posa une main faiblarde contre la nuque de son mari. Tristan passa les bras en dessous des genoux de Juliet et la hissa dans ses bras. Elle lui paraissait si légère. Tristan songea d'abord à l'effet de l'adrénaline, puis, il s'aperçut qu'il sentait ses os à travers ses vêtements. À l'inverse des autres femmes, Juliet avait maigri pendant sa grossesse. Parfois, elle refusait même de s'alimenter et, elle qui n'était déjà pas très épaisse, avait perdu quelques kilos de plus. Tristan savait que ce n'était pas bon pour le bébé et, inévitablement, les repas étaient devenus source de disputes. Se souvenir de ces moments lui tordit le cœur, il avait hâte que le bébé naquît. Il espérait qu'il irait bien, qu'il allait bien. Il se dépêcha donc de descendre les escaliers puis de rejoindre sa voiture dans laquelle il déposa sa femme. Il la sangla sur le siège passager. Tristan put enfin s'asseoir à la place du conducteur et prit un instant pour établir mentalement le parcours qui les mènerait jusqu'aux urgences.

Depuis son retour, la nuit était tombée. Un ciel noir avait éteint chaque étoile et les rayons de la pleine lune, occultée par des nuages lourds de neige, peinaient à diffuser leur lueur. Tristan soupira en constatant l'état de la route. Des congères, en indisciplinées petites montagnes balayées par le vent, s'étaient amassées un peu partout. Tristan allait devoir slalomer pour atteindre son but. Tant pis, il rallongerait la route, mais passerait par la voie rapide. Alors que les rues des villes et villages seraient impraticables, celles de quatre voies seraient sûrement dégagées. Il s'en convainquit et démarra en trombe.

Les rafales de poudreuse qui tombaient sur la région n'avaient pas encore atteint la densité qu'elles prendraient plus tard dans la soirée, mais il y avait assez de neige pour que Tristan s'imaginât une seconde en pilote du Faucon Millenium qui venait d'enclencher l'hyperespace. Il sourit et s'amusa de l'image. S'il avait prit en considération le réel état des routes et du ciel, il n'aurait jamais conduit aussi vite. Puis, il revint à sa réalité et ne songea plus qu'à une seule chose : atteindre l'hôpital au plus vite, quoi qu'il en coûtât. Peu importait ce randonneur en tenue militaire qui rejoignait son foyer en traversant en dehors du passage piéton et qui ne le remarqua pas. Pourtant, Tristan ouvrit la vitre et lui hurla de dégager le passage. Étouffée par la neige, sa voix ne parvint pas jusqu'à l'homme. Il l'insulta, au grand désespoir de Juliet qui gémissait, prisonnière du cercle infernal de la souffrance. Le sang continuait de couler, goutte par goutte, entre ses cuisses et imprégnait son siège. Elle ne sentait plus ses jambes engourdies par la douleur qui la ceinturait. Lasse, Juliet expira profondément et souhaita que la douleur cessât à n'importe quel prix. Elle se ravisa : pas au prix de la vie de son premier et unique enfant. La fatigue s'empara peu à peu d'elle. Avant de s'évanouir, elle songea au soulagement et à la joie qu'elle ressentirait lorsqu'elle rencontrerait enfin son premier né et le tiendrait au creux de ses bras. À ce moment-là, Juliet ne s'imaginait pas qu'elle n'élèverait jamais sa fille unique.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !