Première babillarde

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En général, à cette heure-là, la ville est pleine de vie : entre les dernières lettres et colis qui se font livrer, les matinées terminées et les journées des couche-tard qui commencent enfin, l'animation est au rendez-vous, mais pas ici.

Nous sommes cinq dans le café, sans compter les patrons au bar. Il y a un trio d'amis qui débat du menu : des vieux qui s'occupent. Voilà un quart d'heure que des "mais j'te dis qu'ils ont du gigot" et autres "je sais lire quand même" fusent. Ils savent lire ? Possible. Mais est ce qu'ils le peuvent encore ? La voilà la vraie question. Légitime en plus. Ça fait plus de dix minutes qu'une mamie plisse ses yeux bouffis et semble me fixer. Bon, en fait, elle essaie de déchiffrer le menu inscrit sur un miroir derrière moi. Je lui jette des petits regards discrets pour me persuader que ce n'est pas moi qu'elle observe. Ça m'apprendra à sortir, tiens. J'ai beau me tortiller sur ma chaise pour trouver une position plus agréable, rien n'y fait. Mamimyope m'enlève tout espoir de confort ; la question du gigot n'est toujours pas réglée.

C'est finalement ma tasse vide qui me sauve : la pellicule de mousse séchée devient soudain passionnante. Il reste encore quelques taches de cacao engluées dedans : certaines s'y sont fondues et dessine les contours des bulles. Sur les parois intérieures, c'est un nuage brun et cotonneux qui prospère en espérant ne pas finir raclé puis avalé. Une partie glisse nonchalamment dans le fond de café au lait. Démarre alors une bataille navale de bulles. Malgré mon acharnement, impossible d'avaler ce fond. Je me résigne et entreprends de briser les espoirs de ce qui survit sur les bords en les récurant avec ma cuillère.

Ma tasse perd alors tout son intérêt.

Les vieux sont toujours en pleine logorrhée et la grand-mère doit avoir analysé les racines celtes et indo-européennes du menu depuis le temps qu'elle le fixe. Pas même les miaulements de la grosse minette du patron ne la déconcentre.

Celle affectueusement appelée Poupougne finit par jeter son dévolu sur moi et se dandine sur ses petites pattes. Elle s'assoit à mes pieds. Son ventre bien plein dépasse de chaque côté pour ne former plus qu'une grosse boule poilue avec une tête. Ses flancs remuent sous les bousculades des chatons à naître.

Déçue de mon manque d'attention, la minette miaule une nouvelle fois. J'avance donc ma main et elle se tourne pour se faire gratter le dos. Dès que mes doigts touchent ses poils, elle se lèche frénétiquement. Amusée, je lève et repose ma main plusieurs fois : elle arrête de se lécher puis recommence ; à croire qu'il y a un interrupteur. Mais elle finit par s'agacer et, face à mes piètres caresses, elle m'abandonne pour aller réclamer l'attention de la dernière cliente.

Celle-ci est assise face à la vitre, seule. Elle doit avoir la cinquantaine, soixante ans tout au plus. Ses cheveux sont déjà gris. Ses boucles sèches forment un brouillard incohérent et disparate autour de sa tête. Elle s'est emmitouflée dans une écharpe rose et douce. Il n'y a aucun manteau sur son dossier, juste son sac à main. J'imagine qu'elle a dû sous-estimer le froid, car elle s'est resserrée dans son épais gilet. Ses jambes sont relâchées sous la table. Elle a accordé ses mocassins gris avec des chaussettes blanches qui lui arrivent aux chevilles et un pantalon trop court. Sous sa table gît un sac noir, semblable au mien, à celui des vieux ou des patrons. Ce sont juste de vieux compagnons de cellule qu'on se traîne comme des boulets.

La femme n'a pas l'air de s'en formaliser. Elle n'y prête pas attention, pas plus qu'au chat. Son regard vide est plongé dehors. J'ignore si elle attend quelqu'un ou si ce sont les passants qui la fascinent. Il est vrai que voir ce shiba promener sa vieille maîtresse a de quoi faire sourire. La grand-mère a beau utiliser tout son poids pour tenir la laisse, le chien avance et la traîne comme si de rien n'était. Derrière ce spectacle, un technicien insulte un automobiliste. Un coup de klaxon a manqué de le faire tomber de son échelle. Un peu plus et il se retrouvait accroché au luminaire qu'il répare. Non loin, une postière peste sur son vélo qu'elle peine à manier dans un goulot. La place de la Victoire est constamment la scène de galériens et galériennes qui ronflent et bougonnent contre 5907. Le pauvre quartier casse-pied, vide, ennuyeux, est toujours le plancher du bal des râleurs.

Puis tout le monde se fige. L'alarme retentit.

Merde, il est déjà midi ?

Tout le monde se baisse sur son sac, que ce soit dehors ou dans le café. On prend tous notre arme d'assaut, on revêt notre masque - oui, même le shiba et Poupougne y ont droit - et on se dirige tous vers le bâtiment des Démophiles. La statue en son sommet nous surplombe, main tendue vers le ciel. Devant, on attend en arc de cercle, que les grands donnent leurs ordres.

5907Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant