[1] = FLASHBACK

363 65 44
                                                  



<Une semaine plus tôt>


Vidocq s'avança au milieu du carnage à pas lents. Quelque chose se tapissait, là dans la pénombre du laboratoire. Il le sentait.

Ou bien ses synapses artificielles lui jouaient-elles des tours ? Difficile à dire. Dust s'amusait tant et si bien à bidouiller son architecture que Vidocq avait l'impression de renaître à chaque redémarrage – et pas dans le bon sens du terme. Plutôt comme si le reste de sa vie antérieure n'était qu'un long rêve. Ou un cauchemar.

Mais était-ce bien différent ? Y avait-il une distinction entre la souffrance virtuelle et celle du monde réel ? Comment s'assurer que ce monde-ci était bien réel, d'ailleurs ? Peut-être que tout ceci n'était-ce qu'une simulation informatique. Une vaste plaisanterie orchestrée par Dust.

Ou peut-être Dust n'était-il qu'une part de cette simulation ? Un être tout aussi synthétique que lui-même, aux comportements sophistiqués mais déterministes ?

Il en était là de ses songeries quand un cri l'interpella :

« Hé, mon vieux ! Mate un peu ! »

Vidocq ne se tourna qu'à moitié. Manœuvrer sur quatre pattes mécaniques était une plaie. De l'autre côté de la salle, Dust brandissait un vieux monocycle rouillé. La lueur dans son regard était la même que celle d'un enfant qui s'apprête à faire une bêtise le matin de Noël et de son anniversaire. Tout ça en même temps, oui.

« Maître Dust, soupira Vidocq de sa voix synthétique, étant donné l'état de cet engin, nous vous déconseillons fortement de... »

Il était évidemment trop tard. Le jeune homme avait enfourché la chose et s'engageait le long de la rampe. L'irrépressible désir de grimper sur tout ce qui possédait au moins une roue, fusse l'idée suicidaire, devait être gravé quelque part dans les sombres archives de son code génétique.

Désir et réalité représentaient toutefois deux concepts bien distincts, puisque Dust ne manqua pas de perdre l'équilibre, de basculer par-dessus la rambarde et de se rétamer deux mètres plus bas dans un concert de verre brisé et de percussions métalliques. Le vacarme s'atténuait à peine qu'un lourd casier, pris de l'envie de se joindre à la fête, bascula et s'écrasa de tout son poids sur Dust.

Le calme retombé, Vidocq s'approcha. Quand bien même son faciès de chien-robot le privait d'exprimer ses émotions, tout dans sa gestuelle transpirait la lassitude.

« Cette perpétuelle inclinaison à endommager votre corps est peut-être signe d'un masochisme latent, maître. Et comment voulez-vous "sauver le monde" avec un corps en ruines ?

— Ooooorh, fut la seule chose que Dust put articuler.

— Quoi qu'il en soit, maître, j'ai mis la main sur de nouvelles données. Ce laboratoire n'était qu'une fausse piste. Nous perdons notre temps, ici. »

Dust s'extirpa du fatras tant bien que mal et se redressa, le dos courbé et le pas mal assuré. Ce qui ne différait pas vraiment de l'ordinaire : à première vue, ce garçon mince et trop grand n'avait jamais appris à se tenir debout correctement. Sa nonchalance disputait à sa maladresse naturelle. Ou bien était-ce l'armée de nanomachines implantées dans son cerveau qui parasitait sa coordination ?

Il ôta les mains de son visage et révéla des yeux bridés – l'un d'eux atteint d'un strabisme si sévère qu'on l'aurait cru capable de faire un tour complet sur lui-même. Son regard tomba sur le sol. L'avantage, avec ces yeux cybernétiques, c'est qu'ils étaient capables de percevoir bien plus que l'œil naturel.

« Je vois ça ! Rien de croustillant, par ici. Pas de passage caché, pas de sous-terrain secret, pas de survivant. Même pas un vieux magazine porno caché dans les toilettes.

— En êtes-vous bien sûr, maître ? s'enquit Vidocq.

— T'inquiète, j'ai bien fouillé. Planquer des trucs dans les chiottes, ça me connaît.

— Je parlais de survivants, maître. Je détecte une empreinte thermique de l'autre côté du bâtiment. »

Dust détacha un élastique de son poignet et noua ses dreadlocks derrière sa nuque.

« Fallait le dire plus tôt, mon vieux ! Allons voir. »

Et ainsi ils allèrent, Vidocq en trottant et Dust en boitant.

Dust Ex Machina #1Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant