Chapitre 12 - Le prix du sacrifice - Partie 4

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« Yasard Jestak Kahina ? »

La question tomba au travers de la grille d'un antique bâtiment, après plusieurs minutes d'attente sous une pluie diluvienne. Jestak ne distinguait pas son interlocuteur, noyé dans les ombres du soir naissant, mais, à son ton pressé et sec, elle devina sa suspicion.

Prudence est mère de sureté, songea-t-elle en attrapant son téléphone dans la poche intérieure de sa veste. La réunion à laquelle elle allait assister ce soir – qu'elle avait elle-même suscitée – devait rester secrète. Elle présenta l'écran à la porte entrebâillée en certifiant :

« Je suis la Yasard Jestak Kahina. »

L'entrée s'ouvrit, laissant apparaître un homme d'une cinquantaine d'années, au front aussi dégarni que sa moustache grisonnante était fournie. Il s'écarta et incita la nouvelle venue à venir se mettre à l'abri du portique, puis lui adressa un franc sourire.

« Je suis le Yasard Pavel Chokrii, je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés en personne, salua-t-il en lui serrant vigoureusement la main.

— C'est la première fois, oui. Enchantée. Merci d'héberger cette rencontre, répondit Jestak.

— C'est bien normal. »

Pavel et elle avaient, à maintes reprises, échangé via leurs téléphones Yasards. L'homme avait été tiré au sort moins d'un an plus tôt et n'assurait ses fonctions citoyennes que depuis quelques mois. La séance de ce soir devait être son premier synode discret.

Les occasions de se croiser physiquement s'avéraient peu nombreuses, du fait des longues distances à parcourir et des embuches sur les routes de la Congrégation d'Égée. Réunir, dans un secret relatif, une dizaine de représentants en un seul lieu était une mesure d'exception. Jestak tressaillit à cette pensée et repoussa une énième fois les doutes qui lui tiraillaient le ventre lorsqu'elle songeait à la situation qu'elle venait exposer.

Pavel, insouciant des états d'âme de son homologue, s'engagea vers la large porte d'entrée du complexe.

« Tous les autres sont là, expliqua-t-il. Nous avions peur que vous ayez rencontré des difficultés en chemin. La route depuis l'Aksiou n'est pas aisée, surtout par ce temps !

— Je suis bonne marcheuse, ce n'est pas un peu de pluie qui pourrait me ralentir. »

La femme avait voyagé la journée durant pour atteindre Sochos, l'une des plus grandes concentrations humaines du nord de la Congrégation d'Égée. Parcourir de telles distances à pied était usuel, mais il était plus rare d'entreprendre ce genre de déplacement en pleine tempête estivale.

Jestak suivit son hôte sous le porche principal de l'édifice.

« Avez-vous reçu un appel, à propos de Notre Dame ? » demanda-t-elle.

Un correspondant de la Congrégation Atlantique l'avait jointe, plus tôt dans l'après-midi, pour lui faire part des événements de la veille. Les Yasards n'étaient pas directement concernés par ce qui arrivait au sein de la Fédération, mais Notre Dame de Paris constituait avant tout un symbole : humains et sorcière pouvaient s'unir pour sauvegarder leur passé commun. Le message de l'Ordre était limpide.

« Oui, ce matin. Nous en avons discuté en séance publique.

— Qu'est-ce qui en est ressorti ? »

Pavel haussa les épaules, l'air las.

« Paris est à des mois de voyage, les gens d'ici ont autre chose en tête que la préservation d'un monument que les sorciers ont autoproclamés trésors de coopération. Ça nous confirme juste ce qu'on savait déjà avec les phytos : l'Ordre est plus actif et plus vindicatif aujourd'hui qu'il ne l'était du temps de Leuthar.

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