Chapitre 12 - Le prix du sacrifice - Partie 1

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Notre Dame disparue dans les flots, les Vestes Grises célébraient leur nouvelle victoire.

Les échos de la fête parvenaient en sourdine aux oreilles de Fillip. Il tituba quelques mètres dans la pénombre de la salle d'eau où il s'était réfugié. Il tâtonna devant lui, tomba contre l'évier, s'y agrippa et se plia en deux pour vomir un mélange de bile et de sang qui éclaboussa la faïence du lavabo. L'odeur ferreuse lui tira un nouveau haut-le-cœur et il poussa un râle de douleur et de colère. Son corps ne pouvait-il pas attendre quelques heures de plus pour faire entendre ses protestations ?

Haletant, il patienta plusieurs minutes avant de parvenir à se redresser. Il ne pensait pas payer si vite la débauche de puissance auquel il avait soumis son organisme. Il serra les dents et le poing gauche. Le droit ne répondait plus. Son bras tout entier lui faisait terriblement mal, comme si ses muscles, tétanisés, avaient été mis à vifs.

« Fillip ? appela une voix à travers la porte. Fillip, tout va bien ?

— Oui, j'arrive. »

Quelques minutes plus tard, le meneur de l'Ordre regagnait à grandes enjambées l'estrade dressée en son honneur dans la grande salle où la cellule seinoise célébrait sa victoire. Diaidrail, le chef de la région et instigateur principal de l'offensive, avait réuni là ceux qui avaient pris part à l'attentat, soit dans sa préparation, soit sur le terrain pendant la rafle.

Tous avaient assisté à la démonstration de puissance du nouveau Leader de L'Ordre. Les regards glissaient vers lui, admiratifs, enthousiastes et déférents, mais Fillip n'était pas en état de s'en rendre compte. Il luttait pour conserver un air avenant et un sourire triomphant.

Dans la liesse générale, la foule se montra peu exigeante sur le discours qu'il s'efforça de lui servir. Il donna le change. La cellule seinoise l'ovationna, applaudit à ses harangues, vibra à ses félicitations, trinqua au succès de l'opération.

Même les escarmouches de l'Once ne parvenaient pas à entacher leur réussite. Une trentaine de Vestes passaient certes la nuit derrière les barreaux, mais à peine un quart serait réellement inquiété par l'interpellation. Atterrir pied et poings liés devant une prison fédérale ne constituait pas un chef d'accusation valable pour y être arrêté durablement.

Les discussions allèrent bon train, mais Fillip n'y prêta aucune attention. Le repas dura une éternité et fut une torture, la douleur de son bras remontait lentement jusqu'à son épaule, en dépit des sérums qu'il s'était arrangé pour avaler discrètement. Il écourta la soirée, prétextant devoir se rendre à Stuttgart rapidement pour observer les réactions du pouvoir central et préparer l'étape suivante. Diaidrail, assis à sa gauche pendant toute la fête, se leva en même temps que lui.

« Je te raccompagne. »

Pour des raisons de sécurité, il était impossible d'user de transfert, même autonome, dans un rayon de plusieurs centaines de mètres autour de leur base. Les deux hommes marchèrent en silence quelques minutes. Fillip apprécia la fraîcheur de la nuit, le calme des friches qu'ils traversèrent.

« Pourquoi t'as refusé qu'on exécute les mécas avant de faire péter la cathédrale ? » demanda Diaidrail d'une voix neutre.

Le leader de l'Ordre lui jeta un regard surpris. Son visage n'était qu'ombres et nuances d'obscurité. Il n'avait pas à se justifier, ni à rendre des comptes, mais Diaidrail était l'un de ses lieutenants, aussi prit-il sur lui de répondre :

« Leur sauvetage a occupé les P.M.F. assez de temps pour qu'ils ne puissent plus rien faire pour préserver le bâtiment. »

L'autre garda le silence pendant une bonne centaine de mètres avant de rétorquer :

« En somme, t'étais pas certain d'y arriver.

— J'y suis arrivé, c'est tout ce qui compte, trancha sèchement Fillip.

— Un peu trop bien, même. Je ne me souviens pas qu'on ait prévu de couler toute l'île. Les fédés doivent encore être en train d'en sauver ce qu'ils peuvent à l'heure qu'il est. »

Le sorcier chassa la remarque du revers de la main.

« Ça ne fait que renforcer la démonstration de force.

— Ouais... ouais. »

Fillip s'arrêta brusquement et se retourna vers son subalterne.

« Si tu as quelque chose à dire, exprime-toi. »

La silhouette de Diaidrail haussa les épaules. Il se rapprocha assez près pour que le sorcier parvienne à distinguer les détails de son visage et son sourire sans chaleur. D'un geste vif il saisit le bras droit de Fillip et le serra. L'homme grogna de douleur et manqua de perdre l'équilibre.

« Ce que j'en dis, c'est que tout ça t'a coûté plus cher que ce que tu veux bien laisser croire, Fillip, souffla-t-il, au creu de son oreille. Que ton sort t'a échappé et que tu te prends pour plus fort que tu ne l'es. Tu n'égaleras jamais Leuthar.

— Je n'ai pas besoin de l'égaler, articula Fillip avec un effort pour ne pas laisser transparaitre de douleur dans sa voix.

— Non. Il te suffit qu'on croie que tu l'égales. »

Diaidrail le lâcha et le toisa. Ils se défièrent du regard plusieurs secondes avant que le Seinois ne se détourne.

« Souviens-toi que je ne suis pas si crédule, la prochaine fois que tu décideras d'épargner des humains.

— S'il ne faut que ça pour te satisfaire, Diaidrail, notre prochain mouvement devrait te porter aux anges, répondit Fillip, glacial.

— Je sais, Luzern m'en a parlé. Je t'ai à l'œil, c'est tout.

— J'ai bien compris le message. »

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