Chapitre 32

20 3 0




                                           La nuit s'avérait être plus difficile qu'elle ne l'aurait imaginé. Lucie s'était pourtant battue pour ne pas s'endormir sous l'eau agréablement chaude du bain qui s'était préparé comme par magie alors qu'elle venait de rentrer dans sa chambre.
Tout était décidément aussi intimidant que magique chez le vieil Auguste Fletcher, cependant ce n'était pas ce luxueux manoir qui l'aurait empêché de dormir, bien au contraire. Le matelas de son lit à baldaquin étaient onctueux et pourtant il lui était impossible de fermer les yeux.
L'orage.
Lucie détestait l'orage. Chaque détonation provoquait chez elle comme un déchirement au fond de ses entrailles tandis que la pluie battante s'accordait avec le vent sifflant contre les vitres et les murs. Elle ne pouvait s'empêcher de compter après chaque éclair, et chaque coup de tonnerre qui indiquait que l'orage se rapprochait toujours un peu plus, à son grand désarroi.
En temps normal, la jeune fille s'arrangeait avec son meilleur ami Denis qui connaissait cette phobie pour passer la soirée ensemble à regarder des films ou chanter jusqu'à ce que la nuit se fasse plus sereine. Là, Lucie était seule dans une chambre beaucoup trop grande et beaucoup trop vide.
Tremblant comme une feuille à chaque fois que la foudre se faisait entendre, Lucie luttait contre elle-même.
C'était toujours la même chose avec l'orage, son esprit ne pouvant s'empêcher de faire ressurgir des images qu'elle tentait toujours d'oublier.
L'orage la rendait folle, démente, incontrôlable.
Et Lucie savait que sa solitude ne ferait qu'aggraver son état.
Alors, à contre-cœur, la jeune fille qui s'était à peine revêtue d'une longue chemise blanche et d'une simple culotte s'enveloppa dans un plaid, après avoir finit de dompter sa crinière blonde en une tresse des plus simples, pour sortir de sa chambre.
Par tous les dieux, ce qu'elle allait détester ce qu'elle allait faire !
Les lattes du parquet parfaitement ciré du couloir craquèrent légèrement sous ses pieds. Décoré d'intrigants trophées de chasse, le couloir n'avait rien de rassurant, d'autant plus que les éclairs jouaient avec le vitrail très coloré du fond, faisant encore plus sursauter Lucie à chaque détonation.
Et qu'il était long ce couloir !
La respiration haletante, Lucie sentait son sang battre contre ses tympans. Ses mains tremblaient sans qu'elle ne puisse rien y faire.
Par chance, la chambre de Ian était déjà ouverte et à peine éclairée par un feu de cheminée. Lucie resta un instant sur le seuil, hésitante. Elle ne voulait pas y entrer, mais elle savait que seule la présence d'une autre personne pouvait l'empêcher de sombrer.
Un nouveau coup de tonnerre fit frémir tout son corps la poussant ainsi à rentrer.
Ian s'était assoupi sur son lit, un bras posé sur son crâne, s'en prendre la peine de passer sous ses couettes. Lucie poussa un léger soupir. Au moins, elle n'aurait pas à demander une quelconque autorisation pour entrer.
A pas de loup, en prenant soin de ne pas gémir à chaque fracas céleste, Lucie se dirigea vers la cheminée devant laquelle elle s'assit en tailleur.
Enveloppée dans son cocon de plaid, Lucie pria son cœur de se calmer.



Cela faisait déjà plusieurs jours et plusieurs nuits que Ian traquait sans relâche de trop nombreux vampires omégas. Leur nombre croissant avait, depuis un moment déjà, la fâcheuse tendance à se regrouper, chose étrange et très singulière. Cependant, il ne pouvait pas réellement sans plaindre ou s'en soucier car après tout, c'est lui qui s'était porté volontaire. Pour s'éloigner, prendre du recul sur cette dernière soirée du 31 décembre.
Qu'il s'était senti stupide ! Un véritable abruti !
Alors comme un lâche, il était parti dès le lendemain matin sans pouvoir oublier les larmes de Lucie et ses magnifiques yeux noyés d'un chagrin dont il n'arrivait pas à cerner l'origine. Et puis Fletcher l'avait appelé et à cet instant il avait compris que l'heure de la confrontation était imminant.
Trempé jusqu'aux os, il était rentré tard dans la soirée chez le vieux mage qui lui avait demandé de veiller sur celle, et qu'il n'aurait au fond jamais dû quitter. Malheureusement, Fletcher et Lucie n'avaient pas semblé être des couche-tôt et il avait dû affronter son regard.
Il s'était attendu à ce que, dès que Fletcher fut parti, recevoir la colère de la jeune et toute nouvelle alpha en pleine figure mais il n'en fut rien.
Et peut-être aurait-il préféré cette colère que l'indifférence.
Rien n'est plus horrible que l'indifférence, pas même la haine.
A cet instant, ne pas avoir pu lire dans son regard un quelconque sentiment lui avait rappelé leur première rencontre. Elle ne remontait pas à si longtemps que cela, mais cette rencontre lui semblait à des années lumières... depuis qu'il s'était introduit chez elle par effraction pour la première fois et qu'un étrange accord s'était lié entre eux.
Lucie était montée dans sa chambre, le plantant comme un idiot devant une table remplie de mets luxueux et alléchants qui ne représentaient plus rien d'attirant en cet instant. Il s'était retenu de toutes ses forces pour ne pas la rattraper, pour ne pas frapper à sa porte, pour ne pas lui présenter ses excuses, pour ne pas..
Il s'était douché, changé, et puis s'était renversé sur le lit, bras sur le front pour empêcher son crâne d'imploser. Il avait fermé les yeux pour se concentrer sur sa respiration, en se concentrant sur l'orage éclatant pour tenter de se bercer et se glisser dans les bras de Morphée, ce dont il avait tant besoin.
Et puis il avait entendu des pas. Ses pas.
Il pourrait les reconnaître entre mille !
Il n'avait alors pas bougé, de peur que ce soit un mirage ou qu'elle s'enfuisse. Pour une étrange raison, il l'avait entendu se déplacer dans sa chambre et puis elle s'était arrêtée.
Et il avait attendu. Mais rien.
Ian attendit un instant avant de se relever, non sans difficulté, et s'étira de tout son long en faisant craquer ses os. Il tourna la tête vers le feu crépitant de la cheminée, et il la vit.
Lucie, enveloppée dans un plaid, était assise en tremblant à chaque nouveau coup de tonnerre. Ian plissa les yeux devant un tel spectacle : Lucie Peters était à la fois effrayée par les piscines mais également de l'orage. Il hésita un instant puis s'empara de sa couverture pour se diriger vers elle.
La tentation était irrésistible.
Le vampire s'assit derrière la jeune fille, la calant contre son torse et croisant ses jambes entre les siennes, pour les envelopper tous deux sous une plus épaisse couverture. Ian savait qu'il y avait une chance qu'elle tente de se dégager de sa présence, c'est pourquoi il enfouit sa tête dans la chevelure rebelle de Lucie en se calant sur son épaule comme une prière silencieuse lui intimant une certaine forme de pardon. Ian n'osa pas briser le silence, et contre toute attente ce fut Lucie qui le fit après de longues minutes à contempler la cheminée.
Par tous les dieux, qu'il aimerait la regarder dans les yeux !
- Elle est morte un soir d'orage comme celui-ci, dit-elle d'une voix étrangement forte et assurée.
Ian resserra son étreinte autour d'elle, l'incitant presque à continuer. Il n'aura finalement pas besoin de chercher lui-même des réponses pour la comprendre. Avec elle, tout venait finalement à point à qui sait attendre.
- Julie Brant était ma meilleure amie, continua Lucie. Et le 31 décembre 2014, elle a perdu la vie parce que je n'avais pas voulu relever un stupide défi. Par mes ancêtres, ce qu'elle aimait les défis ! La soirée était arrosée et comme à son habitude, Julie avait un peu trop poussé sur la boisson tandis que moi, par continuelle opposition de personnalité, étais tout à fait sobre. J'avais toujours détesté l'alcool...
Lucie émit à un petit rire nerveux qui fit frémir le cœur du vampire.
- Julie avait toujours eu cette joie de vivre infatigable et un caractère éclatant. C'est pourquoi, alors même que cette soirée là s'organisait chez elle et que des vingtaines de personnes s'entassaient comme des fourmis dans la maison, elle ne fut même pas affectée par le temps de chien qui plongeait l'extérieur dans une sorte de tempête infernale. L'orage grondait et les éclairs déchiraient la nuit.
Elle s'arrêta un instant, reprenant son souffle, puis continua :
- Et je ne sais pas pourquoi, à un moment donné, on s'est retrouvé dehors. Alex, son frère, et une bande de potes avaient décidé de me lancer un défi très stupide qui consistait à ce que je monte sur le toit pour remplir une bassine d'eau de pluie. C'était crétin, sans intérêt, et très dangereux... mais j'étais visiblement encore la seule personne sobre à cet instant et je ne me doutais pas un seul moment qu'en déclinant l'offre je provoquerais l'irréparable. Julie m'avait toujours reproché de ne pas assez me mettre en danger, de ne pas vivre complètement alors que, contrairement à elle, j'avais toutes mes capacités physiques et admirée de tous sans rien avoir à faire. Alors elle le fit à ma place.
» Je me souviens encore de la pluie battante qui la fit glisser plus d'une fois lors de sa montée sur le toit. Je criai, lui priant de redescendre, mais elle était aussi têtue que moi et m'ignora. Pieds nus, elle continua sa marche vers le sommet du toit en profitant des acclamations stupides de ses spectateurs qui se rassemblaient toujours de plus en plus nombreux. Moi, j'étais effrayée et presque paralysée par une force supérieure qui me serrait la poitrine.
» Alors j'ai crié de toutes mes forces et, et Julie... sans doute à cause de l'alcool s'est elle aussi agacée de mon comportement. J'ai lu dans ses yeux à ce moment là une sorte de déception ou de jalousie et elle me reprocha de ne pas vouloir la laisser vivre, de ne pas vouloir la considérer avec plus de valeur de peur que les gens se mettent à l'aimer plus qu'ils ne m'admiraient. J'avais toujours trouvé ce stupide site local de beauté stupide, mais depuis cette nuit-là je le hais. « Tu ne sauras jamais qui tu es », c'est la dernière chose qu'elle m'ait dite. Et la foudre a frappé.
Au moment-même où Lucie dit ces mots, une nouvelle détonation fit trembler les murs du manoir la faisant de nouveau trembler. Ian ne bougeait plus, ne respirait presque plus... qu'il avait été stupide ! Comment avait-il pu lui sortir tant de conneries ce soir-là !
Un long silence se fit.
- Je me suis précipitée vers le lieu de sa chute. Elle était tombée dans la piscine dans laquelle je me suis précipitée pour la rattraper, pour l'empêcher de se noyer, mais il était trop tard. Son corps était parsemé de brûlures, disloqué, ... mais elle avait ce sourire de satisfaction aux lèvres. Comme si c'est ce qu'elle devait faire depuis longtemps. Elle me murmurait des excuses, des boutades sans intérêt qui tentaient de me faire recouvrer un semblant de sourire, mais j'étais incapable de lui offrir un dernier moment de joie avant la fin inévitable. Même agonisante, Julie était comme un rayon de soleil. Et quand il s'est éteint, tout s'est arrêté. Ma raison de vivre s'était envolée, et pendant un moment j'ai cru que le silence pesait sur la scène et que personne ne réagissait. En réalité, je hurlai si fort que je m'étais presque coupée du reste du monde.
» Depuis cette nuit-là... je suis devenue une alcoolique dépravée sans quête et sans sens de vie. Tous les jours je me demande comment cela se serait passé si j'y étais allée à sa place, et toutes les nuits d'orage je tremble comme une feuille. J'ai détesté les gens, détesté le monde entier, voulu mourir tant de fois sans parvenir à passer à l'acte...
Ian se raidit soudainement et tenta de l'entourer encore plus fort de ses bras mais la jeune fille se dégagea légèrement pour se tourner vers lui et lui faire face. Ses yeux si singuliers, luminescents de cette couleur violette si particulière, n'étaient embués d'aucune larme. Et pourtant, tout dans son regard était déchirant. Lucie ne s'était pas détachée du cocon protecteur des couvertures, et les avait au contraire encore plus enroulé à l'intérieur. En tailleur, au creux des bras du jeune homme, Lucie laissa délicatement tomber sa tête contre son torse comme pour se faire pardonner.
- J'ai toujours cru vouloir mettre fin à mes jours... mais étrangement il semble que je ne mérite pas un tel privilège. Le jour où vous m'avez..., où je me suis faite percutée par un camion, j'ai cru naïvement que le moment était venu.
Lucie releva la tête vers Ian, mêlant son regard au sien.
- Et finalement je me rends compte qu'elle avait raison depuis que je me suis transformée, je pense que je ne serais jamais capable de savoir qui je suis !
Cette dernière phrase sembla comme un murmure mélodieux rempli de douleur. Le cœur de Ian rata un battement, avec une étrange sensation pesant sur son esprit.
Le doux visage de Lucie avait toujours représenté un mystère pour lui. Toujours impassible, dénué d'émotions mais au regard vif d'esprit et railleur, il avait toujours paru impénétrable et presque incompréhensible, comme toujours bercé d'intrigues et de secret.
Mais ce qu'il voyait maintenant, c'était un cœur qui avait depuis toujours accepté d'avoir été brisé. Rempli d'une mélancolie et d'une nostalgie sans pareil et caché derrière une beauté sans égale, si ce ne fut celle d'un ange sorti tout droit d'une œuvre de Raphael.
Il ne put s'empêcher de passer une main sur son visage, prétextant remettre quelques mèches de cheveux à leur place, et hésita avant de lui demander :
- Lucie, si on te donnait l'occasion de mettre fin à ta vie aujourd'hui, tu prendrais cette chance ?

« Probablement ».
Ce fut la réponse que retransmis son sourire naissant au coin de ses lèvres.

                                   Quelques heures étaient maintenant passées depuis cette dernière réponse. Ian laissa son corps tomber vers l'arrière, en emportant dans ses bras Lucie qui s'était enfin endormie. La chaleur reposante de leurs deux corps s'ajoutaient à ceux des couvertures dans lesquels ils s'étaient enfouis à même le sol.
Le jeune homme espéra ne jamais avoir à briser cette étreinte. Il en était maintenant certain, il l'aimait plus que tout monde. 
Elle ne serait probablement jamais prête pour le destin qui l'attendait.  

AméthysteLisez cette histoire GRATUITEMENT !