CHAPITRE 1

136 5 11

Oreille absolue :
Aptitude à reconnaître, à l'écoute d'un son,
les notes de musique correspondantes
sans référence auditive préalable.


𝄞 Linkin Park — A line in the Sand (Remix by DirtyBlup & Lizzi Cloverman)


Une lueur intermittente voile mes songes.

Une à une, les images se délitent, puis disparaissent. J'ouvre les yeux, le cœur au bord des lèvres, la conscience au ralenti. Mes oreilles bourdonnent, mes paupières pèsent trop lourd. Quelque chose pulse dans ma tête comme si j'étais toujours aux platines, mais le calme de la pièce fait taire cette étrange impression. Tout ça ressemble à une gueule de bois sans l'exaltation de l'ivresse.

Je déteste les lendemains de mix.

Mon studio est étonnamment paisible. Immobile dans l'obscurité, je tends l'oreille et guette les premiers signes de l'aube. L'absence de bruit me fascine : elle met en lumière le fait que le silence total, en réalité, n'existe pas. Un petit détail le compromet toujours : le froissement des draps, le sifflement du sang à mes oreilles ou celui de ma respiration, sans oublier ces pulsations, là, dans ma poitrine.

Quatre-vingt-quinze battements par minute. Constants. Rassurants.

La vie annihile le silence. Et puis, il y a la ville : dehors, le soleil ne devrait pas tarder à reprendre ses droits. Ses rayons inonderont bientôt la pièce, une fois affranchis des hauts immeubles voisins. Chaque jour, libérée de son inertie nocturne, Atlanta se remet en branle, et c'est généralement à ce moment précis que sa ritournelle redémarre, entraînée par le va-et-vient de ses protégés.

Du fond de mon lit, je souris : je connais ces notes par cœur. Il paraît que j'ai l'oreille absolue, ce qui m'a valu très tôt une fascination pour la musique et ce qu'elle était capable de transmettre. J'ai bien vite réalisé qu'elle était partout, et surtout là où on ne l'attendait pas. La cité possède son propre rythme : la rue, le ronronnement du métro et les voitures sur le boulevard ponctuent le quotidien et résonnent en choeur. Impossible de s'y soustraire, tout est parfaitement huilé, orchestré selon une partition immatérielle. Régulièrement, je prête l'oreille à ces petits détails, pour le simple plaisir de saisir les rouages de l'univers. Être attentif à tout ceci me rend conscient de la place minuscule que nous occupons au milieu du chaos. Les hommes, eux aussi, y tiennent un rôle et sont les pantins d'un cycle immuable et imperturbable. Bien souvent, ils ne s'en doutent même pas.

Tout a une sonorité. À mes oreilles, le quotidien retentit telle une mélodie.

Mais pas ce matin.

Aujourd'hui, Atlanta ne semble pas décidée à remettre la boîte à musique en marche. Mes repères auditifs manquent à l'appel, ma routine est perturbée. La voisine qui, chaque jour, me fait payer mes retours tardifs en raclant au moins dix fois les chaises sur son parquet s'est faite étonnamment discrète. Le vrombissement des moteurs n'est pas aussi franc que d'ordinaire. Même les fausses notes du gamin du rez-de-chaussée, heureux propriétaire d'une guitare toute neuve, sont plus feutrées. On dirait que la ville retient son souffle ; tout ce qui agite ses rues est en suspens.

Tout, sauf mon cœur battant et... une impression lointaine, inédite, planant au-dessus de l'absence. Bien qu'encore indéfinissable, un son inhabituel flotte dans les airs. Il survole cette routine en sourdine jusqu'à la supplanter et s'imposer avec force. Bien vite, je n'entends plus que lui, alors que je n'y avais jamais prêté attention auparavant. Je crois même y déceler une mélodie confuse, quelques accords lancinants.

[NOUVELLE] BEATSLisez cette histoire GRATUITEMENT !