1 500 jours...

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Chacune, chacun d'entre nous arrive un jour à son dernier jour de vie. Nous avançons  en ignorant quand il aura lieu et donc quand commence notre compte-à-rebours.

J'avais 4 ans quand j'ai décidé que le mien commencerait le jour de mes 55 ans et se terminerait 1 500 jours plus tard, maximum. J'ai organisé toute ma vie en sachant que je ne dépasserai pas les 60 ans et que je n'avais nul besoin d'envisager de gérer une vieillesse. Lors d'un repas familial, en observant les adultes, j'ai pris 3 grandes décisions qui ont orienté et structuré toute ma vie : jamais je ne me marierai car c'était risquer de se mettre dans une sorte de position de subordination, jamais je ne dépendrai financièrement d'un autre homme que mon père car c'était potentiellement subir une situation par défaut d'autonomie financière, jamais je ne vivrai juste pour vivre et m'arrêterai avant 60 ans. Ces 3 décisions en entraînèrent une autre, quelques années plus tard, au moment de l'avant adultisation, celle de ne pas avoir d'enfant pour pouvoir acter pleinement les 3 autres et ne pas les faire pâtir des résultantes de mes positions. Cette non envie a émergé d'autres faits et peut-être que si ces autres faits n'avaient pas été vécus, je ne serai pas aujourd'hui en train de rédiger ces lignes.

Beaucoup d'entre vous se diront que des décisions prises à 4 ans peuvent être remises en question de multiples fois. Elles le furent et à chaque fois la conclusion fut la même : aucune envie d'envisager autrement. Je me suis toujours également dite que si d'autres desseins étaient prévus pour moi, alors celles et ceux les commandant me le feraient savoir et me donneraient les moyens de poursuivre le chemin. Seule, je n'assumerai qu'une durée limitée.

Hier, j'ai fêté mes 55 ans et aujourd'hui il me reste maximum 1 500 jours de vie. J'ignore quelle sera la puissance de mon envie de vivre et donc si elle me portera à tout arrêter dans 12, 120, 1 200 jours ou plus. J'ignore aussi si la Vie décidera pour moi et choisira de tout arrêter avant terme. Au-delà de mes capacités de projection, de ma volonté, il reste cette part d'imprévisible, d'aléatoire qui nous accompagne tout au long des méandres des heures qui s'égrènent et qui peut à chaque instant tout bouleverser. Je demande juste à la Vie et l'en remercie, si elle faisait ce choix, d'être sympa avec moi et d'opter pour une action immédiate sans longues souffrances d'agonie.

Avec le vague espoir que cela puisse intéresser quelqu'un j'ai décidé de tenir un journal/blog, un diablogry pour adopter une dénomination dans l'air du temps et des technologies actuelles. J'y raconterai mes dernières et premières envies, mes regards sur l'autour, mes adieux multiples et variés, mes espoirs et désespérances, mes jours passés et présents... Il s'agit d'un roman de vie ou d'une vie romancée et non d'une biographie donc d'une trace faussant la réalité car sous le prisme de la pudeur, de l'oubli, de la puissance de certains ressentis mais également d'un souhait d'adoucir les contours d'un rude et insignifiant parcours.

Je m'appelle Louella et je viens d'avoir 55 ans...

La grande question, celle qui transforme le quotidien de bien des personnes tentant d'écrire en écran vide ou blanche page, est : par où commencer ?

Par le tout, tout, tout début...
C'est une option si simple à suivre.

Alors, le premier souvenir que je peux vous raconter est celui de mon arrivée dans le monde. Est-ce un vrai, vrai souvenir ? En fait je l'ignore, il me vient d'un rebirth.  C'est dur de naître, il faut se battre, pousser, sortir de la compression, évacuer l'oppression, ouvrir et emplir ses poumons en hurlant et en même temps ses yeux à cet univers qui va devenir sien. Qu'ai-je vu en premier ? Mon Papa. Qu'ai-je senti en premier ? Un violent coup à l'épaule droite. Est-ce vrai, est-ce faux, est-ce juste ma psyché qui a imaginé ? Les réponses étaient faciles à trouver car je pouvais demander à ma donneuse de vie. J'avais 25 ans, j'ignorais comment s'était passé ma naissance et surtout que mon Papa y avait assisté. Je suis née à une époque où les pères étaient éloignés de la violence de l'émergence. Eh bien, c'était du vrai. Derrière mon écran, j'en entends certaines ou certains en train de tapoter sur leur clavier "Rebirth"et s'esclaffer "Encore une arnaque new-age, dévperso...". Lorsque je l'ai fait, cela avait été présenté comme étant "une technique respiratoire permettant de se remémorer de tous ses souvenirs". On y croit, on y croit pas, peu importe - me concernant ce fut vrai.

Par l'instant juste avant d'écrire ou encore par hier...
L'avantage, c'est qu'il n'y aura (presque) pas d'effort de mémoire à fournir.

Alors, tout à l'heure ??? Alors, hier ??? Vais-je me mettre à raconter ma version du transport/boulot/dodo ??? Cherche bien, il doit bien y avoir un truc à partager qui vaille la peine... Ahh oui, je me suis délectée avec des Daims à l'orange et si vous ne connaissez-pas, courrez...

Par une image qui passe, une odeur qui vole, un son qui tambourine...
Il suffit d'attendre qu'un sens soit éveillé et nous ouvre un chemin de mémoire.

Portoroz, en Yougoslavie à l'époque en Slovénie aujourd'hui, parfois la journée se terminait par un concours de boules de glace. C'était à celui des mâles familiaux qui arriverait à en déguster le plus grand nombre. Les boules emplissaient des saladiers, en général cela commençait par une douzaine puis d'autres arrivaient et étaient aussi vite englouties. La plupart du temps c'était le plus âgé qui gagnait. Je n'ai jamais vu quelqu'un avec une capacité d'engloutissement comme mon grand-père paternel. C'était les rires, c'était les cris, c'était l'énergie... C'était aussi pas loin du début de la fin car bientôt Dame Faucheuse ferait ses premiers ravages et nous rappellerait que vivre c'était d'abord se séparer.

Par ci, par là, par ailleurs, par l'humeur du jour, par le mot qui passe...
L'absence de contrainte peut sembler simple mais loin s'en faut.

Sans cadre, sans plan, sans projet cela me conviendra certainement mais les passantes et passants en mes mots s'y retrouveront-ils ?  L'air de rien, j'espère que passantes et passants, il y aura.

Par un plan, une structure, une forme définie...
Il suffira de colorier les cases une fois qu'elles seront tramées.

Il me semble que trop de cadres peut nuire. Il y a déjà un déroulé, c'est celle du décompte des jours, en rajouter un autre reviendrait à faire croire que je sais où et quand je vais. Or, je l'ignore.

Cela reste à définir ou pas... 

Mon 1 500ième jour se termine avec une paix intérieure que je n'ai pas connue depuis longtemps. Enfin, le compte-à-rebours a commencé.


Et un jour, c'est le dernier...Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant