Chapitre 9 - Gabriel

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La terre s'était remise à trembler lorsque Gabriel, habillé, sortit de la salle de bain. Sa tenue de militaire sur le dos, il s'apprêtait pour une randonnée spéciale au centre de la forêt mythique de Brocéliande. L'homme brisé qui analysait durement ses traits tirés dans le miroir, l'œil hagard et rempli de souvenirs qui auraient faits cauchemarder le plus solide des rocs, avait totalement disparu. Son désespoir s'était dissipé au moment même où la vapeur d'eau s'était échappée de la salle de bain, lorsqu'il en avait ouvert la porte et qu'il en avait franchi le chambranle. La brume avait pourtant envahi sa chambre, mais il ne semblait pas s'en préoccuper plus que de coutume. Il ouvrit simplement une fenêtre pour aérer la pièce. La vapeur d'eau s'immisça par la fenêtre et embrassa les flocons de neige qui virevoltaient devant chez lui. Ils s'aimèrent et se fondirent l'un dans l'autre.

Gabriel récupéra le sac de randonnée qu'il venait d'acheter et le posa sur son lit. Il savait qu'il devait parer à toutes les éventualités, le froid, l'environnement, de potentiels agresseurs, alors il commença à remplir le sac de tout un tas de matériel nécessaire à la survie en milieu hostile : une tente et son équipement de construction - un maillet et des sardines, en espérant qu'il réussirait à pénétrer la croûte gelée, un duvet résistant au froid et au températures négatives, un réchaud et un matériel succin de cuisine - un couteau de survie pliant, une casserole, une gamelle et des couverts, quelques rations alimentaires au cas où il ne trouverait pas de quoi se sustenter lors de son périple, une tenue de rechange, une couverture de survie et du matériel de premiers soins - prudence est mère de sûreté. Il serait chargé, certes, mais il n'avait pas le choix, la réussite de sa mission dépendait de sa prévoyance. Il espérait pouvoir trouver facilement des lieux pour bivouaquer, mais il ne savait pas combien de temps il serait dehors subissant la tempête Lucas. Il devait être prêt !

Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale.

Mais pourquoi cette prévoyance ? Pour quelle mission se préparait-il réellement ? Il n'avait pas reçu d'ordre, ne faisait plus partie de l'Armée de Terre depuis plusieurs années, alors qu'était-il en train de faire ? Gabriel, intrigué, fixa le sac repus de matériel. Sa vision se brouilla une seconde, comme lorsqu'on change de chaîne sur une télévision, avant de revenir à la normale. Il ne comprenait pas ses gestes. Il avait l'impression que ses cauchemars ténébreux se mêlaient à des intuitions d'espoir. Il devait agir. Un sentiment d'urgence s'empara de lui et fit résonner les battements lourds de son cœur dans sa poitrine. Gabriel tenta de se ressaisir, de reprendre le contrôle de ses pensées. Il secoua vivement la tête plusieurs fois pour disperser les idées qui tournaient en boucle dans sa tête et qu'il ne parvenait pas à saisir. Aussitôt, il eut la sensation que son corps ne lui appartenait plus, qu'une entité avait pris possession de ses membres. Il voulait pourtant reprendre le contrôle de son flux de pensées, recouvrer sa paix déprimante intérieure, taire ces voix qui le hantaient.

Le cerveau en ébullition, Gabriel se vit agir sans pouvoir asseoir sa volonté sur le moindre de ses mouvements. Il se vit fermer son sac et s'habiller chaudement afin de partir pour une randonnée obscure en plein blizzard sans pouvoir réagir. Était-ce cela qu'on appelait "possession démoniaque" ? Être un simple témoin de sa vie et non plus un acteur. Ce seul constat suffit à lui faire lâcher prise. Son esprit réintégra brusquement son cerveau en se cognant sur ses parois osseuses. Il retrouva le contrôle de son corps et prit son crâne douloureux entre ses mains. Il poussa un long gémissement rauque pour évacuer la tension. 

Que m'arrive-t-il ?

Les paupières closes, il se concentra pour éteindre le feu de l'oppression qui frappait à la porte de son diaphragme. Saisi par de légers spasmes respiratoires, il intensifia ses inspirations et ses expirations pour les rendre plus profondes, une astuce que son psy lui avait transmise pour contrôler ses crises d'angoisse. Après quelques minutes à respirer lentement, Gabriel se calma et recouvra ses esprits.

Un vent glacial s'engouffrait dans la chambre par la fenêtre ouverte. Les stores grincèrent, malmenés par le souffle enneigé. Gabriel frissonna et s'empressa de clore la fenêtre. Que lui avait-il pris d'ouvrir cette fenêtre en pleine tempête ?
La chaleur de son cocon retrouvée, il entreprit de vider le sac de randonnée qu'il ne connaissait pas. Visiblement, il était neuf et ne se souvenait pas de l'avoir acheté, ni où il l'avait acheté. Il disposa, sur le lit devant lui, les affaires qu'il avait malgré lui accumulées et les observa d'abord avec attention puis avec surprise. Que faisaient couches, biberon et lait de maternité en poudre dans le fond de son sac ? Qu'il eût été pris d'un accès de folie, d'une réminiscence du militaire enfoui au fond de lui, passait encore, mais, là, il sentait qu'il s'était préparé pour une toute autre mission.
Plus Gabriel analysait le contenu de ce fichu sac, plus il se perdait en conjectures improbables. Devenait-il fou ? Perdait-il la mémoire ? Où s'était-il procuré tout ce matériel pour bébé ? Et pour quel enfant l'avait-il acheté ?

Une nouvelle secousse interrompit le cycle des hypothèses de plus en plus loufoques qui se succédaient. Plus intense et plus long, ce séisme obligea Gabriel à maintenir son chevet pour ne pas tituber, déséquilibré par les mouvements de la Terre en colère.
Lorsque le tremblement fut terminé, il attendit, circonspect. Il était attentif à la moindre sensation de secousse. Puis un électrochoc lui traversa le cerveau et le corps, il ramassa les affaires qu'il avait éparpillées sur le lit et les fourra subitement dans son sac en prenant soin de placer le matériel de nourrice tout au fond du sac, comme un peu plus tôt dans la soirée. Puis il enfila son lourd paquetage sur ses épaules. 

Alors qu'il allait sortir de sa chambre d'un pas décidé, en passant devant la commode, il entendit crisser des morceaux de verre sous sa semelle. Du coin de l'œil, posé sur le meuble, il aperçut le cadre brisé par le premier tremblement de terre, celui qui avait traversé le fin voile entre le monde des rêves et la réalité pour le ramener de force jusqu'à sa triste vie. Il considéra  les deux jeunes femmes qui riaient aux éclats sur la photo. Le manque affectif et l'amour qu'il éprouvait pour Marie et sa fille reprirent alors le dessus, juste un instant. Un souffle d'oxygène. Comme un appel du cœur. Plus fort que l'instinct de survie et les intuitions qui dominaient son esprit. Ainsi consulta-il son téléphone désespérément silencieux. Marie n'avait visiblement pas lu son appel de détresse. 

Le regard triste, il commença à composer le numéro de son amante, mais un picotement lui parcourut la nuque et descendit le long de son échine. Rappelé par sa mission, Gabriel perçut à peine le léger pincement au milieu de sa poitrine, il éteignit son téléphone et l'empocha. Le manque affectif et l'amour qu'il éprouvait pour Marie et sa fille s'étaient évaporés. Quelqu'un d'autre avait reprit le contrôle de son corps et de son esprit.
Gabriel sortit de chez lui sans prendre la peine de verrouiller sa porte d'entrée. Il savait désormais qu'il ne passerait plus jamais le seuil de cet appartement. Puis, l'air déterminé, il partit dans la nuit, inconscient de sa destination, de la date de son retour et, surtout, de la nature de sa mission.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !