Chapitre 5 - Pression (Partie 1)

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Chez Valérie.

Le déjeuner est tendu. Valérie est objectivement hostile. Si elle avait des mitraillettes à la place des yeux, je ne serais plus de ce monde. Angelina fait la conversation avec un enthousiasme surjoué. Gaël est bien le seul à être à l'aise. Et il ne me lâche pas. Il a exigé que je sois à sa droite, et Angie à sa gauche. Sa mère est en face de lui et lui fait les gros yeux quand il me pose des questions. Plein de questions. J'avoue que cela m'amuse et finalement, on finit par avoir une conversation « privée ». Je ne peux m'empêcher de voir les regards dubitatifs qu'échangent les deux autres adultes.

Dès la dernière bouchée de son dessert englouti, Gaël entraîne Angie vers sa chambre. Sa mère a bien essayé de le dissuader mais visiblement, Angie le lui avait promis et, une promesse, c'est sacré. D'autant plus à cet âge-là. Quant à moi, je ne suis pas fâchée de me retrouver en tête à tête avec sa mère. J'espère bien arriver à la faire parler un minimum.

Elle prend le plat avec sa tarte et repart dans la cuisine, sans un mot ! Ma belle, tu ne vas pas t'en tirer comme cela. Je rassemble assiettes et petites cuillères et je la suis. Alors que j'arrive juste derrière elle pour poser mon chargement sur le plan de travail, elle se retourne. Elle sursaute en me voyant si près d'elle et entame les hostilités, maussade :

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— Je te file un coup de main ?

— Pourquoi ?

— Pourquoi pas ?

Elle me fixe avec un regard noir et m'assène :

— Parce que tu ne le fais jamais !

— Ah... Désolée, j'ai oublié. C'est si grave ?

Elle semble hésiter mais la colère l'emporte :

— Tu peux peut-être abuser Angie, elle est trop gentille et trop faible face à toi. Mais pas moi ! Je sais qui tu es. Je sais ce que tu as fait. Et je ne te le pardonnerai jamais.

Mon cœur a explosé dans ma poitrine. Elle me laisse au milieu de la pièce et commence à remplir son lave-vaisselle. Me voilà face au mur : soit je me voile la face et je fais machine arrière, soit je le prends de plein fouet. Je n'hésite pas longtemps, je sais qu'Angie ne me dira rien et je n'aurai pas d'autre occasion. Elle, elle ne me protégera pas. Et moi, je dois savoir. Je prends une grande respiration et je me lance :

— Qu'est ce que j'ai fait ?

Son geste reste suspendu dans le vide quelques secondes. Puis elle pose l'assiette dans le panier du lave-vaisselle et se redresse. Ses gestes sont au ralenti comme si elle se donnait encore le temps de la réflexion. Elle me dévisage. J'ai l'impression qu'elle se demande si je suis sérieuse. J'insiste :

— C'est le moment Valérie. Dis-moi ce que tu as sur le cœur.

— Je n'ai pas le droit de t'en parler. Et pourtant ça me démange, crois-moi.

— Pourquoi pas le droit ?

— Angie ne veut pas qu'on te traumatise avec le passé.

Je soupire. Je n'aurais pas dû les laisser seules. Je reviens à la charge :

— Mais moi, j'ai besoin de savoir. Pour elle et pour moi.

Elle me regarde visiblement tiraillée. Elle mord sa lèvre inférieure et finit par soupirer bruyamment :

— Je ne peux pas. Je ne la trahirai pas pour toi.

Une immense déception et un lâche soulagement me traversent à la même seconde. Je me sens tout à coup épuisée. Je me replie dans le salon. Le canapé est plus accueillant que sa propriétaire. Je ferme les yeux un instant.

Je me réveille en sursaut : le plafond vient de me tomber sur la tête ! Ah non, pardon, c'est Gaël qui m'a prise pour un trampoline ! Il rigole à gorge déployée, content de lui. J'entreprends de le chatouiller et il gigote dans tous les sens. Il finit par me supplier d'arrêter entre deux hurlements et trois fous-rires ! Pour reprendre sa respiration, il se pose à côté de moi. Il regarde derrière lui, puis vers la cuisine, pour vérifier que nous sommes seuls. Puis sans me regarder, il sort à voix basse :

— Tu sais... Maman, elle t'aime pas.

— Oh ! Et tu sais pourquoi ?

— Ben... Tu sais bien...

— Non je ne sais pas, je ne me rappelle de rien, tu sais.

Il me regarde. Il a l'air tout malheureux. Il se met à genoux et approche de mon oreille. Sa petite main cachant sa bouche, il me dit précipitamment :

— Tu fais du mal à Angie.

— Du mal comment ?

Il se rassied à côté de moi et me répond dépité :

— Ça, je sais pas.

Je reste silencieuse un instant. Je ne suis pas beaucoup plus avancée. Mais je n'aime pas ça. Cela ne m'évoque rien. Aucun frémissement. Aucun souvenir quelconque. Juste un constat : je lui fais du mal. Mais ça je le savais déjà puisqu'elle avait rompu alors qu'elle m'aime toujours. On ne fait pas ça par hasard. Je lui fais du mal. Comment ? Je ne sais toujours pas.

Dans la voiture, je ressasse les dernières péripéties de ma triste vie. Il faut absolument que je comprenne qui je suis. Comment j'ai pu lui faire du mal ? Quel genre de mal ? Visiblement, le gamin répète ce qu'il a entendu. Mais il a peut-être mal interprété ? Comment savoir ? Et si je me tape la tête contre un mur ? Peut-être que ma mémoire va revenir ? Ou alors je me tue sur le coup... Ben, au moins, plus de problèmes !

OK. Restons calme. La mère du gamin refuse de me parler, elle a été catégorique. Et elle me déteste, elle ne fera rien pour m'aider. Logique. Il ne me reste plus qu'Angie. Je ne connais personne d'autre. Ma vie se résume à pas grand-chose quand même : pas de famille, pas d'amis. Il paraît que je bosse dans un cabinet d'avocat. Mais personne n'a jugé bon de prendre des nouvelles apparemment. Je n'ai aucune envie de me plonger dans ce pan de mon ancienne vie mais je crois que je ne vais pas avoir le choix. Il y a forcément là-bas des gens qui me connaissent, qui pourront me renseigner un minimum. Enfin, j'espère !

***

En attendant, Angie reste ma seule source. Mais elle aussi refuse la discussion. Il faut que je lui fasse comprendre que cela m'est nécessaire pour me reconstruire. Elle ne peut que le comprendre, elle voit à quel point j'ai du mal à me rappeler quoi que ce soit. Et là, je repense à toutes les fois où elle a refusé de me parler, de m'entendre, son stress, sa peur... de ce qu'elle ne me dit pas !

Il y a comme un malaise entre nous. Comme une gêne. Elle sait que j'attends des réponses. Je sais qu'elle refuse de me les donner. Mais sans ces réponses, je suis au point mort. Elle semble vouloir que je passe outre, que je fasse comme si ma vie commençait aujourd'hui. C'est tout simplement impossible. Bien, puisqu'elle refuse de m'éclairer, je vais me débrouiller seule et je finirai bien par découvrir le fin mot de l'histoire.

Alors que nous arrivons à la maison, elle m'annonce qu'elle va s'occuper du jardin et me conseille de me reposer un peu. Il paraît que j'ai les traits tirés. Sauf que c'est juste du stress, ma belle. Elle monte se changer et je m'arrête dans mon bureau. Cette pièce ne me rappelle vraiment rien. Je ne me vois pas y travailler. Mais bon, chaque bureau recèle des tiroirs. Fouillons !

Des fournitures de bureau, du papier à en-tête... Ah un agenda ! Je l'ouvre et je remarque qu'il est quasiment vide. Seuls les premiers jours de l'année mentionnent quelques rendez-vous. Des noms inconnus bien sûr ! Par contre, le répertoire est bien rempli. Mais encore une fois, rien ne me parle. Comment trouver une personne à qui m'adresser ? Euh... les mails peut-être ? Oui, je suis forcément quelqu'un de connecté !

Après une heure de recherche dans les mails et sur le disque dur, j'ai enfin un nom : Arnaud de La Martière. Mon associé apparemment. J'ai un numéro de portable, il ne me reste plus qu'à l'appeler. Rien que d'y penser, cela me donne envie de vomir. Pourquoi ? Encore une question sans réponse. Je soupire en me calant contre le dossier de mon fauteuil. Je ferme les yeux et respire lentement. Reculer ne sert à rien. J'ai besoin d'avancer et de savoir. Plus je reste dans le flou et plus mon malaise est grand. Il est plus facile de combattre ce que l'on connaît et c'est souvent moins grave que ce que l'on imagine. Je ne sais pas d'où me vient cette phrase. Ce n'est pas faux... mais ça peut l'être !

La roue du destin - Coma !Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant