SAMUEL (11) - DIX-SEPT ANS, TROIS MOIS ET DOUZE JOURS

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—... Ils ont tué les enfants !

Sa voix n'est guère qu'un murmure, comme si l'évoquer à voix haute concrétiserait l'existence de cette abomination. Elle secoue la tête, cherchant encore à se convaincre qu'elle se trompe, que personne ne peut commettre un tel crime.

— Mais toi, tu es encore en vie ? me lance telle tout à coup.

Je vois dans ses yeux qu'elle se raccroche à cette idée telle une bouée qui lui éviterait de sombrer dans ce cauchemar. Ils n'ont pas tué les enfants, puisque moi, l'un d'entre eux, je suis encore vivant. Je déglutis. Son raisonnement, parfaitement logique et légitime, me fait l'effet d'un coup de poignard. Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que j'ai survécu alors que tous les autres sont morts ? L'image de cette petite fille me revient en mémoire. Je garde peu de souvenirs de mes jeunes années, mais je n'oublierai jamais son visage. Le visage d'un ange. Je crois que notre première rencontre a eu lieu durant l'un de ces bilans de santé que nous imposait régulièrement Genetech pour surveiller notre développement. Pour une raison qui m'échappe aujourd'hui, ma mère ne m'accompagnait pas ce jour-là. J'étais tout seul dans cette salle pleine d'enfants qui pleuraient, mort de trouille comme eux. Elle ne semblait pas avoir peur. Avec un naturel qu'on n'a qu'à cet âge, elle est venue vers moi et m'a tendu son nounours. « Prends-le, m'a-t-elle dit. Il te protégera. Moi, je n'en ai pas besoin ». Je l'ai revu, plus tard, au détour d'un couloir, allongé dans un lit d'hôpital derrière une vitre. Sa peau avait perdu sa couleur rosée. Elle ressemblait à une poupée de porcelaine, prête à se briser au moindre geste brusque. Peut-être que si je lui avais laissé son ours en peluche...

— Samuel, ça va ?

Je reprends brusquement contact avec la réalité. Deux paires d'yeux inquiètes sont braquées sur moi. Je me rends compte que des larmes ont coulés sur mes joues. Je les essuie du dos de la main.

— Ce n'est rien. Juste un fantôme du passé qui revient parfois me hanter.

Cette réponse ne semble pas les rassurer. Le Général me fixe un instant, hésitant à m'interroger, puis décidant probablement que le moment n'est pas opportun, se tourne vers Ruby et reprend son récit.

— Le père de Sammy fait partie des plus hauts gradés de l'armée américaine, c'est comme ça qu'il a entendu parler du programme des Enfants parfaits. Quand la décision a été prise de faire en sorte que jamais le grand public n'entende jamais parler de cette affaire, le secrétaire d'État à la défense l'a chargé en personne de s'occuper du problème.

— Alors que son propre fils était concerné ?

Rhys confirme d'un hochement de tête.

— Oui.

— Et il a accepté ?

— C'est un militaire, répond le Général comme si cela expliquait tout. Il a fait son devoir.

Je le coupe. L'entendre, une fois de plus, prendre la défense de cet homme m'est insupportable. Je refuse qu'il le fasse passer pour un héros aux yeux de Ruby.

— Mon père a toujours fait passer l'armée avant tout le reste. Il aurait pu refuser, dénoncer ce scandale, sauver tous ces enfants... Mais il a préféré se taire et jouer au gentil petit soldat obéissant.

La colère que je ressens envers mon géniteur menace de me submerger. Douze ans après le drame, je n'arrive toujours pas à lui pardonner ce qu'il a fait. Ruby attrape ma main par-dessus la table. Je lis sur son visage qu'elle comprend ce que je ressens, qu'elle me soutient. Rhys, lui, soupire. C'est l'un de nos principaux motifs de discorde. Il ne supporte pas que l'on puisse dire du mal du grand général Whyatt Wilson, l'homme le plus loyal et intègre qu'il n'ait jamais rencontré. On voit bien qu'il ne l'a pas connu comme je l'ai connu : un type froid et sévère, incapable de témoigner la moindre marque d'affection.

— Samuel. On en a déjà parlé. Ton père a fait ce qu'il a pu pour vous protéger, toi et ta mère.

— En simulant ma mort ? En me condamnant à vivre caché, jusqu'à ce que la maladie finisse par avoir raison de moi ? Ma propre mère ignore que je suis encore en vie. C'était la protéger que de lui arracher son fils.

— Les rafles auraient eu lieu avec ou sans lui, me répète Rhys avec ce ton qu'ont les adultes pour raisonner les tout petits enfants. Simuler ta mort était la seule solution ? Agir autrement vous aurez tous mis en danger. Je suis sûr que ce n'était pas de gaîté de cœur que ton père s'est résolu à se séparer de toi. Tu es son fils, la chair de sa chair...

— Tu parles ! Il s'est débarrassé de moi comme d'un chien devenu un peu trop encombrant.

Le Général pose une main sur mon épaule.

— Je sais que tu ne penses pas ce que tu dis. Tu es en colère, c'est normal.

Je me lève, me dégageant d'un geste brusque. J'en ai marre de faire semblant que tout va bien, qu'on minimise ce que je ressens en agissant comme s'il s'agissait de la révolte passagère d'un adolescent en pleine crise. Personne ne peut comprendre ce que ça fait d'être l'enfant d'un monstre, de savoir que c'est son sang qui coule dans nos veines.

— Laisse tomber, lâché-je d'un ton amer.

J'attrape la bassine où l'eau a refroidi et me dirige vers la gazinière pour la remettre à chauffer.

— Sammy... soupire Rhys dans mon dos. Ne le prends pas comme ça, s'il te plaît.

Je ne me retourne pas. J'ai trop peur de m'emporter si l'on continue sur ce terrain. Penser à mon père, aux crimes dont il est coupable... Cela m'emplit d'une telle fureur que j'en ai les mains qui tremblent.

— Et merde, juré-je.

Dans mon état d'énervement, j'ai renversé la moitié de l'eau sur le gaz et voulant la verser dans la casserole. Je pose le récipient en plastique pour récupérer une éponge, mais Ruby me devance.

— Laisse-moi faire, dit-elle en me poussant gentiment de côté.

Calmement, elle essuie la flaque et remplit la casserole au réservoir.

— Ça va aller ? me demande-t-elle une fois le liquide mis à chauffer.

Je hoche la tête. La colère qui, l'instant d'avant, menacer de m'engloutir, reflue lentement, telle la mer qui retrouve son niveau habituel après une marée particulièrement meurtrière.

— On ne choisit pas sa famille, ajoute-t-elle en plongeant les deux émeraudes de son regard dans le mien, mais ses amis, si. J'espère que tu sais que tu pourras toujours compter sur moi.

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Bonsoir à tous,

Toutes mes excuses pour le retard de publication. Mais bonne nouvelle, j'ai terminé toutes mes corrections, donc le problème ne devrait plus se produire à l'avenir ( sauf oubli de ma part)

Bonne soirée et à vendredi,

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant