Chapitre 8 : Enfin libre

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Yonville n'est plus un champ de bataille, c'est un champ de ruines. La civilisation a perdu contre l'envahisseur zombie. De vivants ne restent que ces caricatures d'humanité qui hantent désormais les ruelles du bourg. Une colonie de parasites bipèdes qui poussent des grognements inintelligibles. Des morts dépourvus de conscience et d'âme qui persistent à vivre, au mépris des lois de la nature. Des êtres qui ont régressé au stade des premiers Homidés. Ils n'obéissent qu'à deux besoins : chasser et manger. De la viande crue. De la viande humaine...

Hélas. Ce que vit Yonville n'est pas un cas isolé. L'épidémie s'est étendue à toute la Normandie et au-delà. Elle franchi à l'instant les portes de Paris et va continuer son lent mais irrésistible travail de sape. La France est malade et aucun médecin ne peut la guérir. La France, ce magnifique pays de cocagne va sombrer dans le chaos et le néant. Adieu le pays des Lumières. Adieu le pays des lettres. La France n'accouchera plus d'un Ronsard, d'un Hugo, d'un Molière, d'un Rabelais ou d'un Voltaire...

Toutefois, ces terribles préoccupations échappent à l'esprit tourmenté de Charles. Le brave médecin de campagne est dépassé par les événements. Il n'est plus en état de se soucier de l'avenir de la nation. Ce qui lui importe, lui, c'est l'avenir de son épouse. Emma va-t-elle survivre ? Et si elle reprend conscience, se rappellera-t-elle encore qu'elle est sa femme ? Pourront-ils continuer à vivre ensemble, malgré la maladie ? Auront-ils des enfants ? Seront-ils, eux aussi, atteints de ce mal étrange ?...

Monsieur Bovary, qui n'a pas lâché la main de madame, rumine en boucle toutes ces pensées qui s'enfuient au-delà des frontières de la médecine. Non pas qu'il se pense philosophe mais, la situation dramatique dans laquelle il se trouve l'oblige à envisager ces problématiques.

Quand, brutalement, ce qu'il redoutait tant se produit. Le cœur d'Emma, qui déjà ne battait guère la mesure, s'arrête de pomper.

— Emma, je t'en prie ! Reviens ma chérie !

C'est alors qu'un éclair de génie traverse le cerveau de Charles, phénomène rare dans son esprit carré et borné comme une parcelle normande.

Il se met aussitôt au travail. Ne sachant pas très bien comment assurer une ventilation optimale, sans trop de fuite, il oublie de relever le menton et de pincer le nez de sa dame. Il prend une grande goulée d'air qu'il insuffle alors dans la bouche desséchée d'Emma. Rien ne se passe. Charles n'abandonne pas et répète l'opération. Encore et encore. À tel point qu'il prend goût à l'affaire et remplit avec bien trop de zèle les poumons de sa chérie, envoyant également de l'air dans l'œsophage. Le ventre d'Emma finit par grossir à tel point qu'il se met alors à expulser l'excès de volume. Telle n'est pas la surprise de Charles de voir la tête de sa femme se redresser et lui régurgiter un mélange de bile, de sang et de reste de nourriture.

— Victoire ! Emma, tu es vivante ! s'exclame-t-il, le visage maculé de déjections nauséabondes.

En réalité, Emma est morte. Ou, plus exactement, elle est morte-vivante. Ses paupières se soulèvent, dévoilant des orbes blanchâtres, dépourvues de pupilles et d'humanité.

— Emma. Ma chérie...

— Haaaaaaaaaaa.

— Excuse-moi. Je ne saisis pas bien.

— Haaaaaaaaaaa.

— Moi aussi, je t'aime.

— Haaaaaaaaaaa.

— Promis, nous ne nous quitterons plus. Plus jamais.

— Haaaaaaaaaaa.

— Attends, je vais chercher de quoi nous essuyer. Tu en as plein la bouche et moi le visage.

Charles se lève et disparaît dans les cuisines. Il revient au bout de quelques minutes.

— Voilà. J'ai trouvé des chiffons propres et un pichet d'eau. Je me suis déjà nettoyé. À ton tour, laisse-moi faire, dit-il avant de s'agenouiller près de la banquette.

Quand Charles toilette le corps d'Emma, il se rappelle avec amusement de ses premières années d'apprentissage à l'Hôpital de Rouen. Il avait commencé par aider les infirmières à s'occuper des malades : changer leurs draps, laver leur corps, vider leur pot de chambre, torcher leurs fesses. La situation est ici bien différente. Il connaît bien la malade et il l'aime plus que tout au monde.

— Haaaaaaaaaaa.

— Tu as raison. Ta toilette n'est pas encore satisfaisante. Je vais chercher du parfum et de quoi te maquiller. Je refuse que tu sortes ainsi. Tu es mon épouse, pas une vulgaire paysanne.

Il s'absente à nouveau et reviens un poudrier, un rouge à lèvres et un flacon d'eau de Cologne.

— C'est tout ce que j'ai trouvé. Heureusement que ce brave Rodolphe a de quoi recevoir une dame, à l'occasion.

— Haaaaaaaaaaa.

— Oui. C'est étrange pour un célibataire. Voyons le bon côté des choses, ça nous dépanne.

— Haaaaaaaaaaa.

— Chut. Ne bouge pas, sinon je n'y arriverai pas. J'improvise, mon métier consiste à soigner les corps, pas les embellir.

Charles applique la poudre délicatement sur le visage d'Emma avant de lui redessiner les lèvres.

— C'est bien mieux. Ton visage a repris de la couleur. Et ce fuchsia fait bien ressortir la courbe de ta bouche. Tu es magnifique, ma chérie. Embrasse-moi, dit-il en se penchant pour coller ses lèvres sur les siennes.

— Haaaaaaaaaaa.

— Gloaa ! éructe-t-il quand Emma referme les dents sur sa langue et la lui arrache violemment.

Le morceau de viande semble plaisant. Elle décide alors de lui dévorer les lèvres, puis les oreilles, les yeux, le nez. Charles crie comme un goret et se débat comme un pleutre. Mais il ne parvient à se défaire de la poigne d'acier de sa femme, qui n'a pourtant qu'un bras. Elle aime son mari et elle en redemande. Elle s'attaque à ses mains, ou plus exactement ses doigts. Elle les picore un par un, comme des apéritifs. C'est délicieux, elle se régale. Excitée par cette nouvelle sensation enivrante, elle renverse Charles et met ensuite à fouailler son ventre, à la recherche d'autres trésors gustatifs : foie, estomac, pancréas, reins. L'alcool ne lui a jamais prodigué une telle ivresse.

Le pauvre Charles se laisse bouffer comme l'agneau de la fable. Il ne sait pas se battre, à l'école, il était le souffre-douleur de sa classe. Alors, comment pourrait-il s'opposer à un zombie, qui n'est autre que la femme qu'il aime.

Emma, dévore son mari comme la somptueuse veuve-noire. Telle une lionne, elle choisit les meilleurs morceaux de sa proie avant d'abandonner la carcasse sur la banquette. Que le cadavre de Charles pourrisse, vu ce qu'il en reste maintenant. Il ne deviendra jamais zombie.

Emma se lève. Elle en a fini avec son mari, avec cette demeure, avec cette vie qui fut la sienne. C'est un nouveau départ, un nouvel espoir. Pour la première fois de sa vie, Emma se sent libre. Elle peut faire ce qu'elle veut, elle peut aller où elle veut. Elle n'a de compte à rendre à personne.

Emma sort dans le jardin et regarde autour d'elle. Dans quelle direction aller ? Au nord, au sud, à l'est ou à l'ouest ? Va-t-elle retrouver Rodolphe ou rejoindre d'autres zombies dont elle sent la présence à moins d'un kilomètre ? Ou préfère-t-elle tracer son propre chemin ? Tout est possible, rien n'est interdit. Emma savoure ce nouveau sentiment qui s'appelle liberté.

Elle choisit de s'en remettre au hasard et s'enfonce dans la forêt normande. C'est le début de la non-vie, le début de l'aventure.

On dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Elle estime plutôt qu'il appartient à ceux qui mangent les autres...

FIN


Malaria BovaryLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant