15 : Silence et crépuscule

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Eldrid avait attaché sa monture à une branche avant de faire un feu, tant pour se rassurer que pour éloigner le froid mordant. Le temps printanier était glacial, et le bois humide dégageait une dense fumée dans le ciel crépusculaire. La jeune femme chevauchait depuis trois jours. Le temps avait tourné lors de la journée, pour tendre sur le monde un ciel grisâtre et pluvieux.

Elle avait acheté des provisions dans un village au début de son périple, et avait depuis fui tout contact humain. Eldrid rabattit sa cape sur son corps, s'y enroulant du mieux qu'elle put. La nuit n'était pas encore tombée, mais elle était exténuée.

Quand tout à coup, une branche craqua dans la lumière vespérale qui noyait la forêt au-delà du feu. Elle se redressa, sur le qui-vive, ses doigts portés au poignard qu'elle avait accroché à sa ceinture. Ce n'était pas la première fois que les sons de la forêt la faisaient sursauter. Un cerf, un loup ? Le bruit était trop marqué pour avoir été produit par un animal de petite taille. Chaque muscle de son corps était tendu à l'extrême, prêt à réagir au moindre mouvement.

Puis soudain il fut devant elle, son éternel glaive à la main, une lueur de rage dans les yeux. Godwin.

Lentement, Eldrid se leva, faisant se déverser sa cape au sol. Le parchemin glissa de la poche intérieure, roulant sur le sol avec un bruissement. La jeune femme se figea, cependant le soldat ne parut pas surpris. Il se contenta de faire un pas vers elle.

Elle fit volte-face, s'enfonçant dans les bois. Derrière elle, elle entendit Godwin proférer ce qui lui sembla être un horrible juron.

Tout était à la fois flou et d'une clarté limpide. Les troncs qui jonchaient sa route d'obstacles, les feuilles et les brindilles qui craquaient sous ses pas, les branches qui cinglaient ses bras, la douleur qui irradiait des plaies ouvertes, la pierre saillante au milieu de l'humus qui la projeta à terre. Le choc. Ses mains parcourues de mille picotements plaquées sur le sol humide, l'odeur douceâtre de la terre. Le martèlement des bottes du soldat. Son effort pour se relever, la brûlure de la course dans ses jambes et dans ses poumons, les vociférations de Godwin, les halètements et les suffocations de sa respiration, la lourdeur de ses vêtements gorgés de pluie, le vent froid contre ses joues, les larmes qui dévastaient ses yeux et qui brouillaient sa vision.

Un poids s'abattit dans son dos, et elle fut écrasée au sol. Sa poitrine se vida de tout l'air dont elle disposait. Une multitude de sons résonnaient autour d'elle. Godwin bloqua son poignet avant même qu'elle n'ait la présence d'esprit de se saisir de son arme, tordant son bras dans son dos. Un voile blanc déchira l'univers. Elle entendit un cri, sans se rendre compte qu'elle l'avait elle-même poussé.

De sa respiration erratique, elle prenait de grandes goulées d'air chargé d'humus, suffocante. Le corps de Godwin épousait le sien, elle sentait son souffle dans ses cheveux, son torse immobilisant son dos, et ses jambes pesant sur les siennes.

Un sanglot monta de sa gorge brûlante, irrépressible. Ce ne fut qu'à cet instant qu'elle réalisa que Godwin hurlait dans son oreille. Il criait en anglo-saxon, incapable, dans sa fureur, de formuler quoi que ce soit en norrois. Eldrid, trop éreintée pour comprendre la langue, distinguait toutefois quelques mots qui affleuraient au milieu des vociférations — « trahison », « stupidité » — ponctuées de jurons et de questions.

Au bout de ce qui lui sembla être une éternité, Godwin parut comprendre qu'elle n'écoutait pas un mot de son flot incessant de paroles indignées. Il se détacha d'elle. Un long silence passa, pendant lequel ils reprirent tous deux leur souffle. Le Saxon sembla enfin retrouver l'usage du norrois.

— Où comptais-tu aller ?

Le nez dans le tapis de feuilles et de terre humide, Eldrid sentit sa gorge se nouer.

Thraell 2 : Jusqu'à ce que sonne GjallarhornLisez cette histoire GRATUITEMENT !