Chapitre 1

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Ça y est, c'est officiel : je ne sens plus mes pieds.

Ce n'était encore que le milieu de l'après-midi mais, la caravane se frayant un chemin dans la neige compacte depuis l'aube, il lui semblait déjà avoir trop étiré sa peine sur ce chemin. Surtout pour une solde aussi minable !

Une campagne hivernale... Mais quelle idée débile. Depuis quand la civilisation a-t-elle régressé au point de s'imposer une guerre par un temps pareil ?

Et surtout, qu'était-il arrivé aux Scribes pour qu'ils doivent s'abaisser à accepter de pareils contrats ? Cette question-là, Brindestoc refusait de se la formuler, quand bien même elle s'aventurait, sournoise, dans un coin de son esprit. Il savait trop bien la réponse. Et systématiquement, il la rabrouait mentalement. Les temps sont durs, voilà tout. Il préférait penser cela que de pencher un regard lucide sur le triste état de sa compagnie. Les temps sont durs. C'était devenu pour lui presque un mantra, ces dernières semaines, qu'il se répétait à longueur de journée. Les temps sont durs, endurcis-toi. Les temps sont durs, ne te plains pas. Les temps sont durs, fais ce que dois. La phrase se déclinait à l'envi et, en dépit de son creux, avait sur lui un effet bizarrement encourageant.

Jetant un œil sur le ciel maussade, il jugea qu'il leur restait quelque trois heures de clarté pour tracer encore leur route. Après, il leur faudrait monter le bivouac. Pas plus de deux lieues, vu l'état de la route et des chariots qui peinaient à la dompter. Ils n'avançaient guère et ne joindraient certainement pas le camp avant quatre jours, encore. La perspective de s'en rapprocher suscitait chez lui un sentiment mitigé : certes il pourrait y dormir sous une tente, profiter de repas moins frugaux et d'une meilleure compagnie, mais chaque lieue l'amenait aussi plus proche du front. Or les nouvelles n'étaient pas bonnes...

L'avant-veille, un messager avait croisé leur route,porteur d'ordres de réquisitions pour plusieurs villes. Il avait expliqué que les arrière-lignes n'étaient plus sûres : des forces ennemies les avaient percées à la faveur d'une tempête et, trop faibles pour attaquer les avant-postes, se tenaient en embuscades dans les bois environnant dans le but de couper leur ravitaillement. Autant dire que leur convoi était une cible idéale ! Brindestoc et ses hommes avaient été chargés d'escorter des charretiers civils jusqu'au front. Ça ne lui plaisait pas. À l'allée, ils accompagnaient des blessés dans le sens inverse, objectif autrement moins tentant pour les forces ennemies, qui n'avaient du reste pas encore infiltré la région. Et les brancardiers avec lesquels ils faisaient la route étaient tous des grognards ; attaqués en chemin, ils auraient pesé un sacré poids dans la bagarre. Las ! leur situation était à présent bien moins reluisante : l'hiver s'était depuis confortablement installé, l'ennemi plus encore et on n'avait daigné lui envoyer en renfort qu'une poignée de ces bons à rien de Traits véloces...

Le fantassin jeta un regard noir sur l'un deux qui chevauchait quelques mètres devant. Lui ne devait pas avoir trop froid, la patte à l'étrier et les bras serrés dans sa cape.

Je parie qu'il scrute le bas-côté, prêt à s'écarter au galop si quiconque en surgit... Quand les choses se corsent, on ne peut jamais compter sur une troupe dont l'éternelle stratégie consiste à rester hors de portée de tout coup !

Plus encore que de coutume, ceux-là paraissaient méprisants. Confrontés à une tâche que ces prétentieux ne pouvaient juger qu'en-dessous d'eux, ils étaient sans doute de pire humeur que lui. Brindestoc ne parvint même pas à se réjouir decette pensée. Raffermissant sa poigne sur la hampe de sa guisarme, il décida de se concentrer sur la route, baissant les yeux sur l'ornière creusée par les trois chariots qui le devançaient et dans laquelle il marchait, profitant de ce qu'ils y avaient un peu tassé la neige.

Emmitouflé dans une pèlerine de laine grossière,frangée sur ses bords, et le visage enfoui dans une non moins volumineuse écharpe, il ne devait guère en imposer aux cavaliers qui les avaient rejoints la veille. Si la crête de son casque peinte en rouge l'identifiait comme le meneur de sa troupe, le reste de sa tenue ne l'en distinguait nullement. Mais rien ne ressemblait plus à un Scribe qu'un autre, tous étant toujours fauchés comme les blés ! L'ouest du royaume, dont ces mercenaires étaient originaires, était une région pauvre. Et les compagnies comme la leur n'étant pas rares à vendre leurs services dans cette contrée, la concurrence y était rude...

L'état de leur bourse se reflétait dans leur accoutrement. Comme la plupart des Scribes, Brindestoc portait le jaque pour seule armure. Inconfortable et étouffant aux yeux des locaux, il n'en constituait pas moins une protection efficace, souvent sous-estimée par ses adversaires. Le sien était composé de six couches d'étoffe de laine cousues pressées les unes contre les autres et couvertes à l'extérieur d'une toile de lin rigide. Des coups de masse propres à briser des côtes ne laissaient souvent au travers que de vilaines contusions, et le tissu dont on croisait sans cesse la trame résistait étonnamment bien aux coups de taille, qui peinaient à trancher au travers de tant d'épaisseurs. Seuls l'estoc et les traits restaient absolument redoutables, mais peu de protections étaient capables de préserver leur propriétaire de leurs blessures.

Cependant, plus que l'efficacité d'une telle armure, c'était son faible coût qui séduisait les mercenaires. Le jaque était facilement réparable et remplaçable, qualité bien rare dans un royaume où le fer demeurait rare et hors de prix. Si cette protection matelassée était employée par la majorité des Scribes, certains en portaient une variante. Ils profitaient de leurs permissions pour mouler à même leur corps des cuirasses composées de jusqu'à dix-huit couches de lin, qu'ils avaient préalablement fait macérer dans du vin salé, de manière à ce qu'elles s'agglomèrent en une plaque robuste. Le résultat résistait davantage aux armes tranchantes, mais moins aux contondantes. Brindestoc appréciait très moyennement cette armure, lui reprochant son manque de souplesse et sa forte odeur, mais certains parmi ses proches l'avaient adoptée, comme Colichemarde, qui marchait quelques pas derrière lui. En tendant l'oreille, il pouvait entendre les perles de verre des multiples colliers colorés que portait la coquette tapoter au rythme de ses pas sur le plastron moulant ses mamelles.

Et quelles mamelles ! songeait-il souvent, heureux finalement que sa camarade les mette ainsi en valeur.

Le reste de l'équipement ordinaire du lancier était tout aussi modeste : le casque en forme de mitre en cuir épais, auquel leur compagnie devait son nom et que maintenait calé sur le crâne une coiffe matelassée, des gantelets de peau sommairement articulés, des chausses gambisonnées, renforcées au genoux par une pièce de cuir, serrées sous le jarret par d'épaisses bandes molletières tissées. S'ajoutait à cela un sac de toile tenu à l'épaule, contenant l'équipement et les ustensiles nécessaires au bivouac, de même que des rations. Et les armes, bien sûr : dans le cas de Brindestoc, il s'agissait d'une anicroche deux pieds plus grande que lui, dotée d'un croc vicieux, et d'un long couteau à sa ceinture, dont la soie était recourbée sur le poing lorsqu'il enserrait l'arme, offrant une légère protection et surtout un argument percutant, en combat très rapproché. C'était tout. Les Scribes n'aimaient pas s'encombrer inutilement.


Drôlerie (enluminure marginale), extraite de Vincent de Beauvais (1184?–1264), Speculum historiale, France, vers 1294-1297, conservé à Boulogne-sur-Mer, Bibliothèque municipale, ms

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Drôlerie (enluminure marginale), extraite de Vincent de Beauvais (1184?–1264), Speculum historiale, France, vers 1294-1297, conservé à Boulogne-sur-Mer, Bibliothèque municipale, ms. 130II, fol. 319v.

Du sang dans les poils - L'Ost des LéporidesRead this story for FREE!