Le baiser fatal

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Quand le zombie mord, il ne rencontre aucune résistance. Au contraire Emma lui offre même sa main. Probablement, c'est sa manière à elle de revivre la tragédie des amants de Vérone : Juliette doit retrouver Roméo dans l'au-delà. Elle souhaite recevoir le baiser de la mort. Elle reçoit en réponse la morsure de l'aimé. Rodolphe, ou plutôt le zombie, croque à pleine dents. Il arrache les morceaux de viande humaine et les avale sans prendre le temps de les mâcher. Tout juste, recrache-t-il l'alliance de madame qu'il ne trouve pas à son goût.


Emma ne profère pas le moindre cri. Elle accepte son sort avec une ferveur digne des plus célèbres martyrs de la Chrétienté. À la différence près qu'elle trouve presque un plaisir pervers à se faire manger par son amant. Une position nouvelle, insolite. Elle ne figure pas dans « Les Heures du Cavalier de Sutra ».


— Rodolphe. Mange-moi. Je me donne à toi. Corps et âme...


— Haaaaaaaaaaa, se contente de répondre son galant cannibale, la bouche dégoulinante de sang.


— Rodolphe, comme c'est beau de mourir d'aimer, dit-elle avant de sombrer dans l'inconscience.


La goule a faim, très faim. Elle dévore la main de Bovary, grignotant ongles, nerfs, tendons, phalanges, carpe, métacarpe. Et, dans la lancée, remonte le long de l'avant-bras, puis du bras gauche. Le zombie déchire les manches de sa proie et broient cubitus, radius, humérus jusqu'à rogner l'épaule. Ce n'est qu'à ce moment que l'amant monstrueux fait une pause pour se lécher les babines.


— Haaaaaaaaaaa, pousse-t-il.


Ce qui semble, dans son langage grossier, signifier un état de contentement. Il se lève alors maladroitement de sa couche et abandonne sa bien-aimée à son sommeil de Belle-au-bois-dormant. Il se met ensuite à explorer les coins et recoins de son pavillon qu'il semble ne plus reconnaître. Il avance lourdement, en traînant des pieds, comme s'il avait oublié ses manières de gentilhomme. Il inspecte les pièces les unes après les autres, espérant y dénicher d'autres tranches de vie humaine, bonnes à satisfaire ses pulsions contre-nature.


Madame Bovary, quant à elle, s'est assoupie sur la banquette. Elle dort d'un sommeil profond, telle une princesse de conte de fée. Une princesse qui aurait offert en gage d'amour son bras gauche à son prince charmant.


Pendant qu'Emma rêve d'une fin heureuse, le bourg de Yonville continue d'être le champ de bataille d'un épisode dantesque. Les légions de zombies ont désormais fini d'éliminer toute résistance. Le village est tombé. Il n'y a plus une seule âme innocente en vie. Yonville est aux mains d'une meute de goules affamée. Une horde qui patrouille dans les rues et traque la moindre piste de chair fraîche...


Les heures passent, recluse dans son château de princesse, Emma succombe peu à peu au mal qui la ronge. Elle perd beaucoup de sang. Sa peau se voile d'une pellicule de sueur aigre qui donne à sa chair une teinte livide et sans éclat. Sa respiration se fait discrète, quasiment imperceptible. Comme le sont les battements de son cœur. Elle s'enfonce dans un coma de plus en plus profond. Elle vit alors l'extase des saintes qui ont été sacrifiées sur l'autel du Christianisme.


Rodolphe, qui revient dans le salon, ne prête même plus attention à ce corps qui n'est plus assez vivant pour lui donner un quelconque désir cannibale. Le zombie continue sa route et sort dans le jardin, toujours en quête d'un steack humain, arrosé de sang chaud...

Malaria BovaryLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant