Chapitre 6 - Gabriel (partie 2)

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Gabriel se réveilla en sursaut, le doigt crispé sur la détente de son semi-automatique qu'il pointait vers le mur vide face à lui. Son cœur battait à rompre sa poitrine et la panique accélérait sa respiration saccadée. Les draps humides collaient à sa peau moite. Il tourna la tête dans tous les sens pour localiser un ennemi invisible camouflé dans un coin d'obscurité. Les images de son cauchemar continuaient de se succéder devant ses yeux, comme un filtre photographique qui déforme le réel. Il ne parvenait pas à rejoindre sa réalité, son instant présent.

Après un long moment de panique, le corps toujours paralysé par l'angoisse, Gabriel émergea de son univers onirique pour reprendre doucement contact avec son monde trivial. Son arme au poing et les muscles raidis, il repoussa les couvertures et s'assit lentement sur le rebord de son lit. Las, il posa ses mains contre ses cuisses. Son pantalon était imprégné de sueur. Ses draps, en désordre, méritaient d'être changés. La chaleur de ses rêves avait dégouliné au creux de son lit pour détremper matelas, couette et oreillers. Il ferma les yeux et respira profondément pour ralentir son rythme cardiaque et reprendre possession de ses émotions et de son corps. Ses mains se relâchèrent. Il désarma son pistolet et le déposa sur l'oreiller, à côté de lui. Il frotta son visage et passa les doigts dans ses cheveux châtains. Trempés. L'ancien militaire soupira. Ce souvenir le hantait depuis presque quinze ans. Il ne savait pas quel dieu s'était penché sur son épaule ce jour-là et l'avait aidé à sauver sa peau. Un simple réflexe de survie, probablement. Il n'avait pas hésité un seul instant à tirer sur la silhouette enfantine qui le menaçait. Il avait attrapé son fusil et visé au hasard devant lui. Il avait vidé le chargeur sur le gosse, avant de perdre connaissance. Gabriel n'avait été retrouvé que quelques heures plus tard par des soldats survivants des explosions. Ils l'avaient vu bouger, ils avaient accouru. Il souffrait d'une déshydratation sévère, le soleil ardent avait brûlé sa peau. Une mare de sang maculait le sol et teintait le sable d'une couleur se rapprochant du terre de Sienne brûlée. Il avait été stabilisé sur place et rapatrié en urgence pour profiter des meilleurs soins.

Il n'avait repris conscience que quelques semaines plus tard, en France, auprès des siens qui le veillaient, Marie et Sybil. Il apprit bien plus tard que le régiment entier était tombé dans une embuscade et pas uniquement son peloton. Lui et quelques autres hommes s'en étaient tiré in extremis, mais pas sans séquelles. Ils ne les avaient pas revus depuis. Ils préféraient tous essayer d'oublier l'horreur des enfants soldats en s'évitant.

Son torse musculeux reflétait les lueurs tamisées par le store fermé qui émanaient des réverbères de la rue. Un éclat de lumière l'aveugla un court instant. Le vent s'infiltrait par les fenêtres mal isolées et avait agité son store. La nuit était donc déjà tombée. Il put apercevoir une neige épaisse et collante qui recouvrait les toitures de ses voisins. Lucas ne s'était pas fait attendre. Il jeta un œil à son réveil, son alarme ne s'était pas encore déclenchée. Il aurait pourtant juré avoir entendu un signal aigu retentir, ce qui l'avait réveillé. Gabriel se sentait las. Les réminiscences de son passé, encrées au plus profond de lui, ne s'estompaient pas. Il se frotta les yeux et étira la peau de son visage vers le bas avec la paume des ses mains, comme pour gommer les marques des souvenirs coupables et du poids de la mort atroce, mais les stigmates d'un sommeil agité ne s'effaçaient pas aussi facilement. Un frisson parcourut sa peau, son corps se refroidissait. Il se décida enfin à se lever. Une douche brûlante le revigorerait.

Dans l'obscurité, il se leva pour rejoindre la salle de bain. Une douleur aigüe lui transperça le pied. Un bout de verre acéré traînait sur le sol et avait choisi ce moment inopportun pour pénétrer sa peau tendre. Il se baissa et extirpa le débris de sa plaie. Il le posa sur sa commode, là où normalement sa main aurait dû rencontrer un cadre. Désormais, sa seule décoration ornait le carrelage de sa chambre. Il ramassa la photo et l'examina dans la pénombre. Ses doigts effleurèrent tendrement le visage d'une femme, à peine plus âgée que lui, mais tellement plus pétillante. À ses côtés, une jeune fille. Elles avaient toutes les deux les cheveux noirs et riaient aux éclats. Marie et Sybil. Le cœur de Gabriel se serra. Depuis combien de temps n'avait-il pas vu celles qu'il considérait comme sa famille ? Il reposa le cadre sur le bord de la commode et chercha son téléphone tout en évitant les bris de verre. Il voulait envoyer un message à Marie. La voir. La serrer dans ses bras. Lui donner l'amour qu'elle n'avait jamais vraiment reçu et que lui-même avait toujours autant de mal à lui offrir.

Ce soir... Une douche et je file la voir.

***

Les bras tendus, mains posées à plat sur les carreaux de faïence bleue, Gabriel, penché en avant, savourait l'eau brûlante qui dégoulinait le long de son dos. Ses muscles saillaient de sa peau et se détendaient peu à peu grâce au jet chaud qui le massait. Bien qu'il eût quitté l'armée depuis plusieurs années, son corps était toujours celui d'un athlète. Reconverti en simple vigile, métier qu'il subissait davantage qu'il ne l'aimait, il veillait à garder un corps en parfaite santé. Comme une machine dont les mécanismes sont préservés parce que bien huilés, il entretenait son corps, au cas où il devrait agir, un soir de public éméché. Pour le moment, aucun incident n'avait jamais eu lieu lors de ses nuits de poste. Pourtant, le Roazhon Park accueillait tous les types de supporters. On ne savait jamais...

Gabriel regarda un moment l'eau s'écouler par le siphon. Il l'imagina emporter ses lourds souvenirs de guerre qui le hantaient encore. Après l'exécution de l'enfant soldat, il n'avait plus voulu retourner sur le terrain. Plus jamais. Ses supérieurs, d'abord réticents, avaient finalement approuvé sa requête. Les mois difficiles qu'il avait passés en convalescence l'avait emportés face à l'administration militaire qui jugeait qu'un homme aussi jeune, et doué de surcroit, n'avait pas sa place dans de simples bureaux. Quel gratte-papier pouvait comprendre que le souvenir du meurtre d'un enfant, qu'il fût coupable d'un crime ou non, ne disparaissait pas aussi aisément ? Les multiples séances de thérapies qu'il avait suivies ne suffirent pas à le renvoyer sur le champ de bataille. Il devint lui-même ce gratte-papier qu'il haïssait tant et il le resta plus de dix ans, jusqu'à sa reconversion.

L'eau purificatrice tourbillonnait autour du goulot d'évacuation avant d'être engloutie par les canalisations toujours plus voraces. Une spirale infinie qui purifie l'Homme de ses impuretés et les renvoie à la Terre... la souillure humaine. Happé par ses cauchemars Gabriel peinait à sortir de la douche. Depuis combien de temps était-il là, immobile ? En apnée, il pencha la tête en arrière pour recevoir l'eau sur son visage. Le jet brûlant le ramena à sa réalité immédiate : rejoindre Marie.

Le réconfort féminin qu'elle lui témoignerait finirait d'effacer l'horreur. Dans ses bras, il pourrait oublier. Elle ne le jugerait pas. Il tourna les robinets et sortit de la baignoire. Après s'être séché, il enroula la serviette autour de sa taille. La buée avait totalement recouvert le miroir fixé au mur au-dessus du lavabo. De la paume de sa main, il essuya la condensation pour laisser apparaître le reflet d'un homme déjà usé et qu'il reconnut à peine. La fatigue imprégnait ses traits tirés et des rides commençaient à creuser des sillons autour de ses lèvres et aux coins de ses yeux cernés.

La vaisselle, qui se mit soudainement à tinter, le sortit de sa contemplation mélancolique. Le son lui rappela le signal aigu de son alarme, stridente au réveil. Les bords du lavabo qu'il tenait entre les mains vibrèrent et le sol trembla. Du verre se brisa dans sa chambre. Instable, le cadre était sans doute retombé de son perchoir précaire.

- Eh merde !

Marie devrait attendre un autre soir, une autre semaine, peut-être même un autre mois. L'heure tant attendue était enfin venue. Il devait partir.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !