Samuel (9) - Dix-sept ans, trois mois et onze jours

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Les vieux sont partis depuis plus d'une heure, nous laissant entre nous. La bouteille à moitié vide que Twitch a chipée sur la table voisine n'a pas survécu longtemps. Elle gise sur la table devant nous en compagnie d'un tas conséquent de canettes, preuve indubitable qu'on a déjà beaucoup trop bu, mais ce n'est pas encore suffisant pour le pote de Toby qui en a commandé une autre qu'il tend maintenant à Ruby.

Je ne le sens pas, ce mec. Cet air trop sûr de lui, ce sourire faux... Il me fait penser à tous ces gosses de riche qui descendent ici en croyant que l'endroit leur appartient. Et puis cette façon qu'il a de fixer Ruby comme s'il s'agissait d'un bon beefsteak qu'il rêver de dévorer, de se pencher vers elle pour lui chuchoter à l'oreille, cela me donne envie de le frapper. Surtout qu'elle ne semble pas insensible à son charme. Elle l'écoute déblatérer ses sornettes des étoiles plein les yeux. « Et la fois où j'ai sauté en parachute, je te l'ai raconté ? Et mon voyage en Asie ? Tu sais que j'ai failli me faire mordre par un serpent. » Je n'arrive pas à croire que Ruby, ma Ruby, se laisse embobiner par ce fils à papa. Il faut dire qu'avec la quantité d'alcool qu'il la pousse à ingurgiter, elle ne doit plus avoir toute sa tête.

Je reporte mon attention sur les deux frères, incapable de regarder une minute de plus Ruby en train minauder devant ce type et ses tatouages à la con. Pour changer, Toby essaye encore d'embarquer Twitch dans un de ses plans foireux. À mon grand soulagement, celui-ci résiste plutôt bien. Je sens un élan de fierté grandir en moi. Il en a parcouru du chemin ce gamin depuis notre première rencontre.

Le rire de Ruby met fin à ce court instant de joie. Je devrais pourtant me réjouir de la voir se détendre. Cela signifie qu'elle se remet de ses mésaventures. Mais c'est plus fort que moi. Une rage sourde m'envahit. J'ai l'impression qu'elle transpire par tous les pores de ma peau, imbibant l'air autour nous. Impossible que les autres ne s'en rendent pas compte. La violence de ce sentiment m'effraie. J'ignore de quoi je suis capable dans cet état. Il vaut mieux que je parte avant de faire une bêtise. Je me lève.

— Tu t'en vas ? me demande Ruby d'un air un peu absent.

Cela n'a pas l'air de l'attrister plus que ça. Je n'ai pas le temps de lui répondre. Le Prophète monte sur la table pour déclamer l'un de ces célèbres discours alarmistes qui lui ont valus son surnom.

— Ils sont parmi nous, attendant patiemment que nous baissions notre garde. Des cobayes, c'est ce que nous sommes pour eux. Ils nous manipulent. Nous ne savons que ceux qu'ils veulent bien nous faire croire... Mais moi, je vois clair dans leurs mensonges. Je connais la vérité. Toutes les preuves sont là, bien cachées à l'intérieur de ma tête. Ils ne pourront dissimuler leurs méfaits éternellement. Les hommes en blanc... Ils viennent la nuit enlever nos enfants. Le gouvernement. Tous pourris, tous coupables. Ils voudraient me faire taire, mais ils ne m'auront pas. Je suis plus malin qu'eux. Je sèmerais la vérité dans les consciences, une personne à la fois. Un jour, nous serons les plus nombreux. Nous déferlerons tel un Tsunami pour mettre fin à leurs mensonges. Ils ne pourront jamais nous arrêter.

Dans le bar, la plupart des gens détournent les yeux, mal à l'aise. Ce n'est jamais agréable d'assister au spectacle de quelqu'un tombant dans la folie. La déchéance du corps est triste, mais acceptable. Celle de l'esprit nous touche dans ce que nous avons de plus intime. L'idée que nous pouvons perdre ce qui fait de nous un être humain à part entière, notre personnalité, notre capacité de raisonnement est tout simplement effrayante. Toby et son pote, eux, ont l'air de trouver ça amusant. Il faut dire que la raison, ce n'est pas leur première qualité.

— Eh, le fou ! Fais attention, les hommes en blanc vont venir te chercher, s'exclame Toby arrachant un éclat de rire à son ami.

Encouragé par celui-ci, il se lève en titubant, les lèvres retroussées en un rictus de mauvais augure.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant