Chapitre 6 : Les Larmes de l'aube

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Emma observe, impuissante, son amant se battre contre ce mal étrange et pénétrant. Elle le réchauffe avec ce qu'elle trouve autour d'elle : couverture, veste, manteau d'hiver, sa propre robe, son foulard. Rien à faire, il continue de grelotter. Puis, Emma repense aux sels de la Mer Morte. Elle récupère ce qui n'avait pas été consommée dans la soirée : tout juste une pincée. Et la dépose sur les narines du malade.


— Tenez, Rodolphe, c'est votre sel merveilleux. Inspirez-le, vous devez reprendre conscience !


Rien. Pas de réaction. Elle a beau tartiner le visage de son amant de cristaux, il ne les inhale ni ne les avale. Il tremble, s'agite, grelote mais ne rouvre pas les yeux.


— Rodolphe ! Je vous en supplie ! Revenez à moi !


Seul le silence, un silence lugubre, répond en lieu et place de cet être qui n'est plus qu'un organisme en ébullition. Un corps brûlant secoué de spasmes et de convulsions. Rodolphe n'est plus là. Son esprit s'est absenté. Il a abandonné cette enveloppe si belle à la souffrance et à la maladie.


Est-il endormi ou s'est-il envolé ? Emma ne le sait. Elle espère bien sûr que tout n'est pas perdu. À peine vient-elle de connaître l'authentique joie d'être une femme aimée, qu'on lui interdirait d'atteindre une nouvelle fois cette extase paradisiaque ? C'est injuste.


Pourtant, les faits sont accablants. L'état de Rodolphe ne s'améliore pas, il se dégrade. Les lèvres de son prince charmant, autrefois rondes et rouges, se flétrissent, se dessèchent et virent au bleu puis au jaune. Les yeux du malade roulent dans leurs orbites et se couvrent d'un voile laiteux qui masque des pupilles jadis étincelantes comme des émeraudes.


Emma ne sait que faire. Elle a beau être l'épouse d'un docteur, elle n'a aucune compétence en médecine. De toute manière, son époux est un mauvais médecin, qu'aurait-il pu lui apprendre d'utile en la circonstance ?


Il ne lui en faut pas plus pour céder. Elle secoue son cavalier à l'agonie et déverse sur lui des torrents de larmes et de douleur. Elle gémit, elle crie, elle hurle, jusqu'à en perdre le souffle. Que peut-elle faire ? Elle n'est qu'une simple femme. Seule, prisonnière d'un château, perdu dans la forêt.


Emma n'a jamais vécu un malheur aussi grand. Même dans les tragédies romantiques qui peuplent sa bibliothèque, elle n'a jamais lu une histoire aussi amère. À part, peut-être, celle des amants de Vérone. Rodolphe, ça sonne presque comme Roméo. Et ses pensées continuent d'agiter son esprit bouleversé... Et si ce n'était pas, en effet, une manifestation de la volonté divine ? Peut-être que Dieu avait d'autres desseins pour elle ? Est-ce le châtiment pour avoir reproduit le crime d'Adam et Ève ? Ou ceci n'est qu'une épreuve ? Emma doit-elle mériter le pardon pour avoir bafoué et négligé son Créateur ?...


Le cœur empli d'un doute légitimement chrétien, Emma se rhabille convenablement avant de s'agenouiller devant la banquette, les deux mains plaquées l'une contre l'autre.


— Mon Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié. Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel...Pardonnez-nous si nous avons péché, la chair est faible. Ne nous laissez point succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Mon Père, je vous en supplie, ne vous détournez pas de deux pauvres pêcheurs, conclut-elle, la voix chevrotante et les larmes aux yeux.

Malaria BovaryLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant