Vendredi 24 Avril - 2/2

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Les rares adultes présents à l'heure du déjeuner se retrouvèrent vite débordés par la situation et la rapidité avec laquelle elle avait dégénéré. Monsieur Barrateau, le surveillant général, dut faire appel à la police et aux pompiers pour enrayer dans les plus brefs délais l'escalade de violence au sein de l'établissement. Plus d'une trentaine d'élèves s'étaient retrouvés impliqués dans la bagarre ; une minorité fut envoyée aux urgences pour des entailles plus profondes et des membres plus cassés que la moyenne, augurant un complexe sac de nœuds pour les assurances. Nathan et ses amis s'en sortirent avec des blessures superficielles d'après les secours, rien qui ne justifiait plus que des pansements et un antalgique.

Une fois que l'agitation fut retombée, Nathan ne tarda pas à être convoqué dans le bureau de Madame Gora, en présence de sa mère et d'un lieutenant de police zélé qui tenait à faire toute la lumière sur cet événement sans précédent. L'adolescent ne sentait plus le côté gauche de son visage sous l'effet des cachets et n'y voyait que de l'œil droit. En dépit des accusations qui pesaient sur lui, il se sentait paradoxalement plus serein que la première fois où il avait subi les foudres du proviseur. Toutes les colères, angoisses et sentiments noirs qu'il avait pu ressentir semblaient s'être évanouis au moment où il avait porté le premier coup.

Appelée à quitter son bureau en catastrophe, Madame Dillon se refusait à croire le récit qu'on lui avait fait et peinait à mesurer l'implication réelle de son fils dans une histoire si rocambolesque. Cependant, le policier appuyait régulièrement les propos de la responsable du lycée en compulsant ses notes. Nathan était présenté comme « le catalyseur de l'émeute », celui qui avait provoqué le chaos de par son comportement décrit comme « complètement hystérique ». La mère de Nathan ne s'était jamais sentie si embarrassée de sa vie ; elle aurait voulu hurler comme une furie sur son fils, mais elle ne pouvait se résoudre à étouffer l'empathie protectrice qu'elle ressentait en le voyant si blessé.

— Vous comprenez donc, Madame Dillon, conclut froidement le proviseur, que je n'ai pas d'autres options que prendre des mesures disciplinaires à l'encontre de votre fils ?

Durant son long plaidoyer contre Nathan, elle s'était montrée d'un calme olympien, exposant avec la rigueur analytique d'un médecin légiste les éléments qu'on lui avait rapportés des débordements de ce midi. Sans surprise, les témoignages dont elle avait eu vent occultaient volontiers les véritables origines de la crise initiée par Nathan. Ce dernier n'avait pas spécialement cherché à se défendre ni à remettre ces affirmations dans un contexte plus proche des faits. Après tout, il avait bel et bien donné le premier coup.

— Je... Je ne peux m'empêcher de penser que tout ceci est un regrettable malentendu... bafouilla sa mère.

— C'est malheureusement la vérité Madame, intervint le policier en révisant son calepin. Plusieurs élèves font état du comportement agressif de votre fils et plusieurs témoins corroborent du fait qu'il ait débuté l'altercation en empoignant un autre élève.

— Inutile de dire que tout ceci aura des répercussions sur son dossier et compromet son entrée dans les meilleures classes préparatoires. Il est hors de question que notre établissement cautionne un tel comportement de la part de ses élèves ! Encore moins que cet élève ne soit pas sanctionné. La moindre dérive laisse la porte ouverte à l'anarchie ! Et effacez-moi ce sourire de votre visage, Monsieur Dillon ! s'écria soudain Madame Gora.

Mais il n'y arrivait pas. À tout moment, il s'attendait à ce qu'elle sorte un chat angora de sous le bureau et qu'elle se mette à le caresser pour parfaire son rôle. C'était plus fort que lui. De plus, ce procès conclu d'avance virait à la farce. Mais là où l'élève de début de Terminale aurait baissé les yeux sur ses Converse, Nathan affrontait désormais le regard de son autre grand vilain sans ciller.

— Vous pouvez pourrir mon dossier autant que vous le souhaiterez, déclama-t-il sans se départir de son rictus. Ça n'a plus d'importance.

— Mais enfin Nathan, qu'est-ce que tu racontes ? s'exclama la mère horrifiée.

— J'ai reçu ma convocation aux entretiens pour l'école qui m'intéresse mardi dernier. Elle est chez oncle Arthur. Je n'irai pas à Saint Stanislas, ni en prépa médecine. Vous n'avez probablement aucune idée de l'école que je souhaite intégrer, il vous sera donc difficile de faire jouer vos relations pour miner mon avenir, Madame le Proviseur.

— Je croyais qu'on s'était mis d'accord sur les suites à donner à tes études, gronda sa mère. Il est hors de...

— Non, coupa-t-il calmement, tu t'es mise d'accord sur mon avenir. Si tu considères déjà que je vais rater ma vie parce que je ne suis pas le plan parfait que tu m'as établi, j'en suis désolé. Et je suis désolé si je te fais de la peine, mais je ne sacrifierai pas mes rêves pour les tiens et finir malheureux.

— Vous êtes bien trop désinvolte, Monsieur Dillon. Nous saurons faire suivre votre dossier dans votre mystérieuse école.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Faites-vous plaisir ! J'avoue même : j'ai frappé François-Xavier le premier. Et vous savez quoi ? Je m'en fous !

— Surveillez votre langage jeune homme ! tonna le proviseur.

— Et vous, surveillez votre putain de bahut ! s'emporta Nathan. Un trafic de drogue se mène tranquillement sous votre nez et je suis visiblement le seul qui agit pour l'enrayer ! Mais allez-y ! Expulsez-moi pour faire le boulot à votre place ! Expulsez-moi pour essayer de défendre mes amis ! Expulsez-moi pour péter la gueule de petits dealers dont les parents achètent votre silence !

Nathan serait monté sur le bureau impeccablement rangé pour gifler la gérante de l'établissement qu'il n'aurait pu voir d'expression plus hébétée sur le visage de la proviseur. Les traits de sa mère se targuaient maintenant d'une évidente fierté à l'égard de la courageuse position adoptée par son fils.

— Ce sont de très graves allégations, jeune homme ! dit le lieutenant de police. Avez-vous la moindre preuve de ce que vous avancez ? Des noms peut-être ?

— Il y a probablement un sachet un peu écrasé qui traîne encore quelque part dans la cour. Quant aux noms, je balance pas. Mais si vous faites à peu près correctement votre boulot, vous devriez noter des correspondances entre la liste des gens qui se battaient et une de vos interventions au 31 décembre. Sur ce, j'ai plus rien à faire là.

Il prit son sac, se dirigea vers la porte, rictus au bord des lèvres. Avant même que le proviseur ait pu vociférer le moindre mot à l'encontre de son élève prodige, Madame Dillon se leva à son tour et acheva la discussion avec la radicalité d'une guillotine :

— Madame le Proviseur, il est clair que les raisons de mon fils n'excusent pas son geste. Mais elles me suffisent ! Il n'est pas un menteur : de la drogue circule dans vos couloirs et expulser Nathan devrait être le cadet de vos soucis en ce moment !

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