Lundi 26 Janvier - 1/1

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 Dix heures. La sonnerie libérait tous les lycéens de l'enfer des études pour une pause salvatrice de vingt minutes. Pour Nathan, cela signifiait que son visage défoncé allait faire parler les gorges chaudes en manque de rumeurs et qu'il devrait affronter le regard interrogateur de ses amis. Au moins celui d'Elké ou Cyrille, suivant qui l'alpaguerait en premier. Contre toute attente, il tomba sur Louis au sortir de son cours d'économie dans la dernière volée d'escaliers ; la réaction fut immédiate :

— Wow pitaing ! Il est arrivé quoi à ton visage ?

— Chuis tombé de vélo...

Nathan se confortait dans ce mensonge laconique en se disant qu'il était en partie vrai.

— Sérieux ? Mais t'es tombé combien de fois de ton vélo ? plaisanta-t-il.

L'humeur de Nathan était peu disposée aux traits d'humour, et elle s'assombrit plus encore quand il aperçut Elvire qui guettait les sorties du bâtiment A depuis le banc le plus proche. Le juron soufflé n'échappa pas à son ami qui s'empressa de regarder dans la même direction.

— Wooooooo ! T'as vraiment une touche mon pote !

— Ta gueule.

— Ok, je vais pas tenir la chandelle. J'te laisse avec ton amoureuse, veinard !

— Encore une fois, ta gueule.

Mais tel un ninja de séries B, Louis avait disparu en un éclair dans la foule des adolescents qui fondait à grands pas vers la cour. Nathan prit une profonde inspiration et se dirigea vers la petite rousse. Celle-ci fit exactement de même. Son visage souriant se mua en expression horrifiée quand elle vit son professeur particulier de plus près.

— La vache, il est arrivé quoi à ton œil ?

— Chuis tombé de vélo...

— Sur l'œil ? demanda-t-elle peu crédule.

Elle tendit la main pour toucher, ou pour apposer une caresse compatissante, mais il écarta la tête au dernier moment.

— C'est pour ça que t'es pas venu samedi ?

— Ouais, ma mère a insisté pour que je passe des examens à l'hôpital. J'aurais dû appeler, désolé.

— C'est pas grave ?

— Deux côtes fêlées. Je suis juste très cabossé, pas de quoi en faire un fromage...

Les yeux écarquillés de la jeune fille passaient inlassablement de la compassion à l'inquiétude ; l'attitude détachée de Nathan - en contradiction avec son physique de mauvais boxeur - ne l'aidait en rien à se sentir rassurée par ses propos.

— Tu voulais me demander un truc ? enchaîna-t-il un peu sec.

— Bah oui, pour samedi, j'étais inquiète...

— Fallait pas.

Le ton froid affecta Elvire, mais elle se résolut tout de même à lui poser la question qu'elle s'était répétée en boucle tout le week-end, surtout devant le miroir :

— Après-mon-cours-samedi-prochain-tu-voudrais-pas-sortir-au-ciné-avec-moi ?

Les mots étaient sortis à la vitesse d'une sulfateuse. Et ils étaient loin d'avoir été prononcés avec le ton adorable qu'elle avait choisi la veille. Le rouge lui monta aux joues masquant ses petites taches de rousseur. Nathan rosit à son tour et se retrouva soudainement embarrassé de constater que Louis avait eu le nez plus fin qu'à l'accoutumée avec ses blagues lourdes. Il notait à présent qu'elle s'était aussi légèrement maquillée pour cette occasion.

— Euh... Euh... C'est pas que je voudrais pas... commença-t-il en tentant de sourire malgré la douleur qui tiraillait ses joues. Mais... Euh...

Malgré lui, son regard glissa vers la cour fumeurs, au-dessus du chignon blond d'Elvire. Alice fumait une mentholée ultra fine en compagnie de Sabrina. Elle n'était jamais venue le voir depuis leur rencontre fortuite chez Fix ; naïvement, il se demanda si la rumeur gonflante autour de son passage à tabac pourrait l'amener à engager la discussion avec lui. Un peu plus loin, il aperçut Lex adossé contre le mur blanc de la cafétéria. Il était entouré de sa bande de blousons noirs. Et de Morgane. Elle portait d'épais collants qui mettaient outrageusement en valeur le galbe de ses jambes et une mini-jupe sûrement trop courte pour le règlement, mais les surveillants ne descendaient jamais dans la cour, à fortiori pour vérifier ce genre de choses.

Le silence prolongé de Nathan interpella Elvire qui se retourna pour mettre un nom sur ce qui accaparait autant l'attention du garçon.

— Ok, je vois...

— Hein ? Non ! C'est pas... Je... Je t'aime bien Elvire, mais...

La jeune fille était particulièrement émotive et il n'en fallut pas vraiment plus pour que les larmes lui montent. Elle se mordit la lèvre inférieure pour les retenir.

— Mais tu préfères ma sœur... J'ai compris... Enfin non, j'comprends pas. Mais c'est pas grave...

— Attends... Ça n'a r...

Sa tentative pour la retenir manquait de conviction, elle lui avait déjà tourné le dos et partait en courant vers les toilettes. Nathan leva la tête vers le ciel les yeux clos, soupira et jura de son manque évident de tact pour gérer la situation.

— Une fille qui s'enfuit en courant, t'as demandé des conseils à Louis ? railla une voix derrière.

— C'est pas le moment, Elké.

— Oh ça va, un peu d'hu... Putain, il t'est arrivé quoi ?

Il soupira encore, il savait qu'il aurait à répéter cette phrase encore et encore, mais il aurait aimé en changer pour un « fous-moi la paix » plus démonstratif de son état d'esprit.

— Chuis tombé de vélo...

— T'es tombé sur des poings ?

Elle avait croisé les bras sur la poitrine, signe évident qu'elle attendait la vérité.

— Lâche-moi ! répondit-il irrité plutôt que de lui cracher sa véritable colère au visage.

— Ça va, j'y suis pour rien moi ! J'étais juste venue discuter.

— Super ! Discutons alors !

L'invitation fut bien trop violente pour sa meilleure amie qui n'avait pas l'habitude que Nathan lui parle sur ce ton. Elle ne l'acceptait de personne, elle ne ferait pas d'exception pour lui.

— Putain mais calme-toi ! J'étais juste venue te demander si y'avait toujours la fleur de pavot chez Morgane...

— Mais qu'est-ce qu'on en a à branler de cette fleur ? Elle était là y'a deux semaines, et alors ? J'ai autre chose à foutre que m'intéresser à la botanique !

— Et moi, j'ai autre chose à foutre que supporter tes humeurs !

— C'est bon ! Lâche-moi alors !

Elké tourna aussitôt les talons pour s'en aller. Sans un mot. Sans même un de ses regards accusateurs, incrédules ou vexés. Il la regarda partir, tiraillé entre l'envie de hurler comme un damné au milieu de la cour et celle d'aller lui crier dessus parce que c'était un peu de sa faute à elle si lui s'était fait tabasser.

Elle disparut dans la cafétéria sans qu'il ne fasse l'un ou l'autre. Il réalisa alors qu'il avait réussi à s'aliéner deux amies en une demie récréation. Il sortit son baladeur du sac à dos et mit sa cassette à volume maximal ; Judas Priest ne l'aiderait pas à se calmer, mais s'isoler avec le tiendrait éloigné des embrouilles avec d'autres amis.

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