Vendredi 23 Janvier - 2/2

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La sortie cinéma de la semaine était incontestablement Starship Troopers ; Nathan avait suivi le projet de Paul Verhoeven avec attention dans les magazines. L'adolescent vénérait Robocop et Total Recall et attendait beaucoup du retour à la science-fiction du réalisateur après ses écarts dans le thriller érotique. Il ne fut pas déçu quand il se glissa dans la salle obscure une fois relevé de ses fonctions. Depuis qu'il fréquentait l'établissement de son parrain, il avait appris à composer avec le manque du premier acte des films qu'il attrapait en cours ; mais dans le cadre de chefs d'œuvre comme celui-ci, il maudissait ces quinze dernières minutes sans client derrière le comptoir de la confiserie.

Le cinéphile averti aimait également rester pendant le générique, pour écouter les premiers commentaires des spectateurs qui remettaient leur manteau en partageant leurs avis éclairés. Dans le fond de la salle, l'opinion était unanime : un film idiot ! Selon lui, l'idiotie était à mettre sur le compte de ces anonymes qui n'avaient pas su déceler l'évidente critique du modèle militaire américain, de la guerre et du fascisme. Le tout enrobé du sucre de la satire. Nathan semblait être le seul à ne pas avoir pris le film au premier degré.

Il s'apprêtait à sortir l'aspirateur du placard pour nettoyer la salle Une quand Arthur surprit son employé dévoué et le renvoya chez lui sur le champ. Une heure du matin avait déjà sonné et son oncle n'était jamais rassuré à l'idée de le laisser repartir en vélo, même si l'argumentation de Nathan restait valide : pas de voiture, pas d'accident. L'adolescent ne se fit pas prier pour déguerpir : s'il aidait au ménage, il décalait le planning de Morphée d'au moins trente minutes !

La rue adjacente au cinéma était déserte. Emmitouflé dans son écharpe et ses gants, Nathan remonta tranquillement la rue en direction de son ancien collège, les yeux encore émerveillés des arachnides numériques de Starship Troopers et de la plastique bien réelle de l'actrice Dina Meyer, entièrement nue à deux occasions. Pas étonnant que la quadragénaire à ses côtés durant la séance ait taxé le film de « vulgaire délire pour adolescents » en partant.

Il connaissait le chemin de retour par cœur ; avec le manque de vie nocturne dans sa ville, la fatigue et son excitation pour le film, l'adolescent était quasiment en pilote automatique pour rentrer chez lui. Aussi quand un fou sortit par surprise entre deux voitures parquées, le cycliste n'eut pas le temps de réagir. L'inconnu coinça un manche à balai dans sa roue avant ; les lois de la dynamique et de la conservation du mouvement envoyèrent Nathan valdinguer par-dessus le guidon. Il retomba lourdement sur la hanche et roula sur deux mètres, toujours emporté dans son élan.

Passablement sonné de la chute, ce ne fut qu'au deuxième coup de pied dans le ventre qu'il comprit ce qui se passait. Le son revint dans ses oreilles, comme un ampli qu'on brancherait en plein milieu d'un concert.

— Tu croyais vraiment t'en tirer comme ça ! Hein ? Relevez-le !

Une paire de bras l'attrapa sous les aisselles et le tira maladroitement mais sans ménagement loin du bitume.

— Hein ? Tu croyais vraiment ça ?

Et un crochet du droit conclut l'interrogation sur son œil.

Nathan n'avait pas besoin de faire le focus sur son agresseur pour reconnaître la voix de François-Xavier. Même dans cette petite rue sombre, il voyait bien que le rictus prétentieux du gosse de riche avait fait place à un masque de colère à peine contenue, sinon pour éviter de réveiller le voisinage.

— Tu m'prends pour un con, c'est ça ?

Encore un coup.

— Moi, j'me souviens pas t'avoir invité à ma fête. Et pourtant Gérald se souvient d'avoir vu ta sale gueule !

Un nouveau coup de poing sous les côtes lui coupa le souffle et toute opportunité de plaider sa cause. Dans une association d'idées malvenue, il nota qu'il fallait bien plus qu'un pot médium de pop-corn pour acheter la bienveillance du petit gros.

— Et bizarrement, cinq minutes plus tard, les flics débarquent chez moi ! T'as vraiment essayé d'me niquer, sale enfoiré !

Le visage de Nathan se tuméfiait en couleurs violacées au rythme des coups de poings, à raison d'un par ponctuation. Fix l'attrapa derrière la nuque et colla son front au sien pour donner le poids de la menace à sa dernière diatribe.

— J'ai été dans la merde à cause de toi. Estime-toi heureux que j'te défonce pas la gueule façon Picasso ! Mais que j'croise plus jamais ton regard. Et si tu mouftes, j'aurais plus rien qui me retient de t'envoyer aux urgences. On s'comprend ?

Nathan opina péniblement du chef et reçut en guise de « bon pour accord » un coup de genou dans le ventre. Relâché par les compères de l'agresseur, il s'écroula au sol, recroquevillé en position fœtale, figé dans la douleur.

— Et que j'te vois plus tourner autour de ma copine non plus !

L'énervé lui cracha au visage et le trio se volatilisa dans la nuit. Nathan resta quant à lui au milieu du trottoir, paralysé par la violence de la rencontre, souffrant le martyr des premiers coups qu'il n'ait jamais reçus de sa vie.

Cinq, dix ou vingt minutes plus tard, il trouva le courage de se relever en s'appuyant sur la voiture la plus proche, le visage tordu dans une grimace de douleur. Il chassa le goût du fer dans sa bouche en crachant du sang ; cela n'avait rien de rassurant mais il occulta cette pensée pour le moment. Il voulait simplement rentrer chez lui et s'allonger dans son lit.

Il chancela jusqu'au vélo ; la roue avant était morte. Il ne pourrait même pas finir le trajet en usant son moyen de locomotion comme béquille, il devrait le porter sur son dos pour le ramener. S'annonçaient donc les cinq kilomètres les plus longs de sa vie.

Après Morgane et son alarme incendie, il se mit à maudire Elvire et Elké pour avoir déclenché ce passage à tabac à retardement...

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