Vendredi 23 Janvier - 1/2

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 Ce vendredi, Arthur fut étonné de voir arriver son filleul plus d'une heure avant son habitude. Mais la véritable surprise était de le voir d'humeur moins sombre que ces dernières semaines. Le propriétaire du cinéma s'était vu obligé de cantonner son employé à temps très partiel derrière la caisse ou à la projection, là où la joie de vivre était plus dispensable qu'à la confiserie ou au compostage des billets. Fort heureusement pour le patron, son autre employée Nadine était dans une phase amoureuse à peu près stable et il ne déplorait pas de pertes sur les ventes de bonbons. Si Nathan était plus guilleret, il arborait en revanche cette expression caractéristique des débuts d'année scolaire pendant lesquels il venait mendier des plages horaires pour travailler sans rémunération. Ce qui en disait long sur la discussion à venir :

— Mon petit Nathan, que puis-je faire pour toi ? demanda-t-il avec un grand sourire en l'invitant à prendre place en face de lui dans son bureau en désordre.

— La question n'est pas tant ce que tu peux faire pour moi, mais plutôt ce que je peux faire pour toi !

— Ohoh, et qu'est-ce que tu peux faire pour moi ?

— Rien. J'essayais juste de tourner la situation à mon avantage. J'ai besoin d'un service.

Arthur se cala dans son gros fauteuil pivotant, usé par le poids des années et les kilos en trop de son propriétaire.

— J'peux pas te faire travailler plus. Et dis pas que j'ai pas essayé de négocier pour toi au repas de Noël, hein !

L'adolescent fouilla dans son sac et sortit une chemise rouge. À l'intérieur se trouvaient plusieurs documents pour différentes écoles post-lycée.

— On m'a rendu les dossiers d'inscription aujourd'hui. Signés par un corps professoral en grande forme qui n'a pas tari d'éloges à mon sujet.

— Oh ? Et ce sont les éloges à ton égard qui te rendent si jovial ? Après des semaines et des semaines de tête d'enterrement ?

— Ce qui me rend « si jovial », c'est que j'avais glissé dans le tas un dossier pour une école préparatoire dédiée au cinéma et qu'il a été rempli comme les autres, sans le moindre commentaire quant à sa futilité.

— Mais ?

— Mais il se pourrait que maman ne soit pas au courant...

— Et donc ?

— Et donc, ça te dérange si je mets l'adresse du cinéma pour que l'éventuelle réponse arrive ici plutôt qu'à la maison.

Pour appuyer son propos, Nathan fit la démonstration de son regard de chien battu, ce qui ne manqua pas de faire rire son oncle.

— Tu me rends encore complice d'un truc qui pourrait virer au drame familial...

— C'est juste mon plan B si je n'arrive pas à rentrer en prépa Math-Phy.

— Qui est déjà le plan B de ta mère si tu ne fais pas médecine...

Derrière ses lunettes demi-lune, Arthur parcourut le dossier pour l'école de cinéma et les appréciations des professeurs de sciences. Ces derniers avaient utilisé plus ou moins les mêmes mots flatteurs, placés dans des ordres différents.

— Médecin ou ingénieur. Et si je n'y arrive pas, réalisateur. Et si je n'y arrive pas, je viendrais remplir le bac à pop-corn ici.

— Écoute Nathan, fit-il gravement en retirant ses lunettes, si tu finis ici, je te botterai personnellement le cul ! Je te botterai aussi le cul si tu choisis le reste de ta vie en fonction de ce qui ferait plaisir à ta mère. Dieu sait que j'aime ma sœur, mais je crois qu'il serait temps qu'elle comprenne que tu n'es plus un trophée dont elle peut se gausser. Si tu me demandes d'envoyer ce dossier, ce n'est pas un plan B. C'est ce que tu veux faire ! Et tu dois le dire à ta mère.

Nathan savait ce qu'il ne voulait pas faire de sa vie. Il avait peur des gens malades, détestait la vue du sang, ne supportait pas d'être en costume-cravate et n'avait pas envie de vendre son âme pour un salaire confortable. De plus, son oncle avait raison quand il exposait froidement les ambitions personnelles de sa mère.

— On est au bord du drame familial, comme tu dis... Même si c'est vraiment ce que je veux faire, c'est peut-être pas la peine de s'angoisser avant de savoir si je suis admis aux entretiens ou pas.

Arthur opina du chef face à la sagesse de son filleul. Il s'empara du premier stylo qui lui tomba sous la main et finit de remplir le dossier CinéSup de son adresse. « Le Palace » ne pouvait pas faire de mal sur une candidature d'un futur étudiant du Septième Art.

— Je te fais partir ça demain matin. Et puisque t'es de bonne humeur ce soir, tu files à la confiserie.

Nathan remercia chaleureusement son oncle, avant de partir se restaurer chez Samir et prendre son service derrière les pop-corn.

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