Jeudi 1 Janvier - 1/1

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 Il était deux heures du matin passées quand Elvire se sentit suffisamment bien pour affronter son père. Bien, mais pas spécialement prête à le faire. Elle avait demandé à Nathan de garer la voiture dans la rue où elle habitait, suffisamment loin pour retarder l'échéance et pour observer l'activité de sa maison. Elké avait fait remarquer qu'elle serait attendue de toute façon, puisqu'il s'agissait de sa première « grosse sortie ». Il y avait même fort à parier que son père se faisait un sang d'encre dans le salon en attendant le coup de fil salvateur annonçant qu'il fallait venir la chercher.

Plongée dans l'obscurité, la rue était calme. Tout le contraire d'Elvire qui jouait nerveusement avec le bord de sa robe et n'arrêtait pas de se tordre sur le siège passager. Elle se tourna vers Elké assise derrière.

— T'es sûre que ça se voit plus ? demanda-t-elle inquiète en ouvrant grand les yeux.

La Terminale les examina avec attention avant de rendre son verdict :

— Ils sont encore un chouille dilatés et rouges d'avoir trop pleuré, mais ça ira. Boire et manger t'a fait du bien. Prétexte une grande fatigue en rentrant et ça passera.

— Merci de m'avoir aidée. (Elle se tourna vers le conducteur :) Toi aussi Nathan.

— N'en parlons plus.

— Je suis désolée de t'avoir dérangé. Je savais pas quoi faire quand j'ai commencé à avoir des palpitations. Je pouvais pas appeler papa...

— N'en parlons plus, je t'ai dit. On fait tous des erreurs de jugement, tiens-toi juste à l'écart du type qui t'a invitée à l'avenir. Et retiens la leçon : n'accepte rien de personne et garde toujours ton verre avec toi !

— Je suis pas prête d'oublier... Enfin bref, encore merci. Par contre, je savais pas que t'aimais les comédies romantiques !

— Il n'aime pas les comédies romantiques, intervint Elké, il vénère celui qui les fait.

— John Hugues, précisa Nathan. Le maître !

— La fin était pas super crédible je trouve, critiqua Elvire. C'est comme si tu sortais avec Morgane quoi !

Sur la banquette arrière, Elké ne put réprimer un sourire face à la lucidité de la petite rousse.

— Techniquement, ce serait plus comme si je sortais avec Elké.

— Non non, je suis d'accord avec elle. Ce serait plus Morgane effectivement. D'ailleurs, je joue pas de batterie, moi !

— En parlant du loup...

Elvire pointa une motocyclette qui vint se garer juste devant le portillon des Céruse. Nathan reconnut le deux-roues écarlate de Lex, ce dernier était d'ailleurs facilement identifiable au blouson noir et au crâne rasé. Malgré la faible luminosité de la rue, il reconnut également la silhouette de Morgane accrochée à son dos. Elle descendit et lui rendit son casque tout en s'ébouriffant les cheveux.

— On dirait qu'elle a changé de couleur, non ? demanda Elké surprise.

— Elle est rouge maintenant, souligna sa sœur. Enfin, ça passe pour un roux très foncé, mais c'est très loin de sa couleur naturelle.

— C'est toujours mieux que bleu...

Nathan se fichait des considérations capillaires de sa meilleure amie et observait le couple discuter, essayant de deviner leurs paroles. Il était surpris de les voir ensemble. Il savait bien qu'ils jouaient dans le même groupe de rock, il avait noté qu'ils s'entendaient bien ; mais il n'avait pas idée qu'ils pouvaient s'entendre si bien. L'enjeu de leur discussion s'éclaircit au moment où Morgane empoigna le cuir de Lex pour attirer ses lèvres contre les siennes.

— Un de plus... commenta tristement Elvire.

— Comment ça ?

La curiosité d'Elké s'était réveillée. Son ami ne disait rien et serrait les dents. Il se découvrit des sentiments dont il était peu coutumier : haine, colère et jalousie. Ils avaient éclos à la trahison d'Alice et s'accrochaient désormais à lui en sautant sur chaque occasion de se manifester.

— J'aimerais bien dire que c'est pas mon problème après tout, continua la benjamine, mais ma sœur me manque. Elle n'est plus la même depuis la mort de maman... Papa et moi, on a bien conscience que c'est à cause de ça qu'elle a changé. Les insultes, les mecs, les fringues, les cheveux, l'école... C'est parce que maman n'est plus là.

— Je suis désolée...

— C'est gentil. Les gens tombent malades. C'est pas juste mais c'est comme ça. Moi, j'essaie de faire en sorte que maman soit fière de moi. Et ce qui s'est passé ce soir...

— Était une erreur de jugement, comme l'a dit Nathan. Rien de plus ! On fait tous des erreurs, l'important est d'en tirer les bons enseignements.

Au bord des larmes, Elvire baissa les yeux. Nathan écoutait la discussion entre les filles d'une oreille distraite, son attention restait sur les deux autres. Les muscles de sa mâchoire se contractaient à un rythme soutenu sans qu'il s'en rende compte, à contrario d'Elké qui ressentait parfaitement sa contrariété, une colère sous-jacente et des chakras verrouillés.

— Et ton père ? s'enquit-elle. Il ne dit rien ?

— Papa a aussi perdu pied depuis que maman est partie. C'était à elle qu'on se confiait. Surtout Morgane. Il n'a jamais été proche de nous comme elle l'était, il ne sait pas comment faire. En deux ans, elle a été expulsée de trois établissements. Je me demande comment elle a pu rester aussi longtemps dans ce lycée facho sans faire d'histoires...

— Oui... On se demande comment... répéta Elké le regard fixé sur la mâchoire de Nathan.

Ce dernier observait toujours Morgane dehors et s'était fait sa propre idée de la réponse en trois lettres. Sa meilleure amie n'avait pas le même prénom masculin en tête. Les deux tourtereaux se décidèrent enfin à faire une pause afin de reprendre leur respiration. Lex enfila son casque et démarra sa petite moto, qui s'en alla au rythme d'un moteur pétaradant mal réglé. Elle le regarda partir, puis remonta guillerette la petite allée vers la porte d'entrée.

— Au moins, elle est rentrée avant moi. Je suppose qu'il faut y voir une sorte de progrès. Bon, je vais y aller. Puisque papa ne dort pas, elle fera peut-être distraction si elle a un peu bu.

Elle se tourna vers ses sauveurs et les remercia encore chaleureusement avant de rejoindre sa maison au petit trot. Un dernier au revoir auquel Nathan répondu d'un appel de phares et elle disparut. Elké se contorsionna depuis la banquette pour retrouver le siège passager, non sans mal. Puis un silence plombé envahit la Twingo. La plus ouverte du groupe d'amis comprenait sûrement mieux que Nathan lui-même la nature et les origines de son humeur sombre, mais comme toujours, elle laissait le temps à chacun de cheminer vers ses propres conclusions. Au mieux, elle pourrait faire son regard exaspéré si son cheminement prenait trop longtemps.

Une fenêtre s'alluma ; derrière une paire de rideaux opaques se découpait en ombre chinoise le corps de Morgane qui se déshabillait.

— Nath' ?

Pas de réponse.

— Nath' !

Il sortit de ses pensées chaotiques. Le regard de sa meilleure amie se faisait à la fois inquiet et interrogateur. Elle lui prit la main et la serra.

— Ça va ?

— Ouais...

Elle connaissait cette réponse et le ton déprimé qui l'accompagnait : elle n'arriverait pas jusqu'à la confession ce soir. Autant enchaîner sur le programme original :

— On rentre ? On a encore The Breakfast Club à se faire...

Songeur, il retourna à la fenêtre. La lumière avait disparu. Celle qui traversait le petit vitrail de la porte d'entrée également. Il n'avait plus envie de revoir ce film où le loubard réussit à conquérir le cœur de Molly Ringwald dans les dernières minutes. La comédie légère avec Ferris Bueller devenait un plan de secours bienvenu.

— Bonne année Nathan...

— Bonne année à toi aussi... lui répondit-il, forçant un petit sourire mélancolique.

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