Mercredi 31 Décembre - 2/4

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Elké s'empara soudainement de la télécommande et arrêta le film, excédée par la tournure des événements :

— C'est n'importe quoi !

— Quoi donc ? demanda Nathan, assis à côté d'elle sur le canapé.

— Mais ce film ! Me dis pas que ça se termine comme ça ?

— Bah non, t'as mis pause là...

— Nan, mais c'est quoi cette fin bidon ? s'énerva-t-elle de plus belle. Elle va se casser avec le beau gosse, c'est ça ?

— Il est fort probable qu'elle coure le retrouver sur le parking et qu'ils s'embrassent passionnément devant sa voiture, oui.

— Et le meilleur ami qui se sacrifie comme un gland, il a quoi lui ?

— Une blonde au hasard dans la foule. Kristie Swanson pour être exact. Donc pas dégueu !

— Mais c'est naze !

Nathan prit la télécommande en se penchant vers elle et lança le rembobinage de la VHS.

— C'était une décision des studios après les projections-test, expliqua-t-il. En gros, ils voulaient balancer un message positif comme quoi même la petite prolétaire pouvait se taper un gosse de riches...

— Dégoûtée ! Mais t'es d'accord avec moi qu'elle devait finir avec son meilleur pote ?

Nathan écarta la couette pour se lever et faire quelques pas dans le salon.

— Si ça peut te faire plaisir, dans La vie à l'envers du même scénariste, le héros finit avec sa meilleure amie...

— T'aurais dû louer çui-là ! conclut-elle en boudant.

Il alla sortir la cassette du magnétoscope pour la remettre dans le boitier de location et fouilla dans le sac plastique du vidéo-club.

— Tadam ! s'exclama-t-il en exhibant fièrement une boite avec la jaquette photocopiée du film dont il parlait juste à l'instant.

En faisant sa sélection pour la soirée, il savait déjà que sa meilleure amie hurlerait au scandale devant la version remontée de Rose Bonbon, donc qu'elle n'en apprécierait que d'autant mieux le prochain film sur la liste. Sans le lui avoir dit, il lui avait concocté une nuit John Hugues en ajoutant au programme The Breakfast Club et La Folle Journée de Ferris Bueller.

— T'es le meilleur !

— Tu vas voir le film dont la fin serait toi et moi sortant ensemble.

Elle se renfrogna aussitôt et coula sous la couette.

— Au moins, toi, t'irais pas me planter un couteau dans le dos...

Elle était toujours en colère contre Cyrille et hermétique à tous ses appels et excuses. Nathan n'avait pas fait sa sélection cinématographique totalement au hasard : il espérait distiller, par des films centrés sur l'adolescence et ses problèmes, un message relativisant sa propre situation, une manière de montrer qu'il y avait plus grave que quelques morceaux de viande à leur âge. Il comptait sur The Breakfast Club pour cela.

— Il faut voir le bon côté des choses : ça faisait combien de temps qu'on s'était pas fait une soirée comme ça, toi et moi ?

— Tu veux dire « une soirée où tu sacrifies ton nouvel an pour rester avec la bouffonne qui a largué son mec la semaine dernière et qui veut pas se retrouver à la même soirée que lui » ? dit-elle en mimant des guillemets à presque tous les mots.

— Crois-le ou non, mais c'est toujours mieux que de rester dans le coin des puceaux célibataires avec Louis !

Et il gesticula bêtement sur place en claquant des doigts, pour mimer ce qu'aurait pu être sa soirée s'il était lui aussi allé à cette fête organisée par un ami de Cyrille.

— Dis pas ça ! Déjà, Loulou a affirmé qu'il avait « un plan sûr » pour ce soir, donc tu serais ptête tout seul. Et ensuite, je suis sûre qu'il y a la bonne fille qui t'attend. Une fille qui est peut-être déjà sous tes yeux...

Pour appuyer son propos et inciter le débat à démarrer, elle lui fit le regard qu'elle avait l'habitude d'arborer en lieu et place des mots « Réfléchis, tu vas trouver tout seul ». L'esprit de Nathan prit les mots de la Terminale L au pied de la lettre, le ramenant à des interrogations qu'il avait choisi d'ignorer depuis le collège. Le bouillonnement soudain de son cerveau fut interrompu par la sonnerie du téléphone.

Tous deux se tournèrent vers le combiné posé sur un petit meuble dans un coin, puis vers l'horloge du magnétoscope. Il était seulement vingt-trois heures passées de quelques minutes.

— Tes parents ?

— J'en doute, ils ont dit qu'ils appelleraient pas, pour pas s'inquiéter si on décidait d'aller à la fête finalement et qu'on décrochait pas.

— Y'a ptête un blême ?

Nathan haussa les épaules et décrocha. Une petite voix entrecoupée de sanglots emplit l'écouteur.

— Attends, attends, attends ! Calme-toi et reprends depuis le début ! J'ai pas tout compris avec la musique au fond.

Il écouta sagement son interlocuteur répéter son récit à peine moins vite ou plus fort. Derrière les basses d'une musique électro-dance à volume élevé, il peinait à entendre tous les mots ; cependant en mettant ceux qu'il saisissait les uns à la suite des autres, il commençait à avoir une bonne image de la situation. Il ferma les yeux et prit une grande inspiration. De la main qui ne tenait pas le combiné, il commença à se masser le front. Il sentait l'irritation le gagner en recomposant le récit irresponsable qu'il percevait. Pourtant, il savait qu'il devait garder son calme, qu'on l'avait probablement appelé lui en particulier parce qu'on pouvait compter sur Nathan en cas de crise.

Et la crise se résumait en quelques mots : c'est la merde.

— Bon ! J'en ai assez entendu, dit-il d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu. File-moi l'adresse où t'es !

Puis, il reprit avec calme :

— Tu ne bouges pas d'accord ? Tu restes exactement où tu es, tu m'entends ? Exactement où tu es ! Je viens te chercher. Tout va bien se passer. J'arrive tout de suite.

Il poussa un long soupir dépité une fois le téléphone raccroché, il ajouta un juron pour expulser l'énervement qui commençait à le ronger.

— Il se passe quoi ? osa demander Elké.

— Prends ton manteau, je t'expliquerai en route.

— En route de quoi ? Me dis pas que tu vas prendre la Twingo de ta mère ?

— J'ai la conduite accompagnée, tu m'accompagnes, c'est parfait !

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