Vendredi 19 Décembre - 3/3

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Tenir le stand de confiserie n'était pas ce que préférait Nathan. Le mieux, c'était de remplacer son oncle en qualité de projectionniste. Les bonbons impliquaient de rester debout plus d'une heure et demie sans faillir et toujours avec le sourire, même avec les moins polis des clients. Chaque fois qu'il occupait ce poste, il se consolait en se disant qu'Arthur aurait pu l'envoyer dans la salle avec un panier pour hurler à qui voulait bien l'entendre que des esquimaux, bonbons et autres sucreries étaient disponibles. Une pratique désuète que ce cinéma maintenait les grands soirs d'avant-première ou de rétrospectives. Nadine s'en chargeait ; selon le gérant, une voix et un sourire féminins facilitaient les actes d'achat compulsif.

Bien qu'à l'affiche depuis une semaine, le film de Danny Boyle avec Ewan McGregor et Cameron Diaz attirait toujours du monde en soirée. En cette veille de vacances, la population était sensiblement plus jeune et familiale que d'ordinaire, ce qui occasionnait à Nathan une ligne continue de clients qui réclamaient des sucreries qu'ils achèveraient avant même la fin des bandes-annonces.

— En vous remerciant. Bonne soirée et bon film.

La formule était devenue un automatisme en rendant la monnaie. Avec le sourire. Le père de famille alla retrouver ses deux grands enfants et Nathan se tourna vers la prochaine personne à servir.

Une jeune femme se détourna du groupe d'amis avec qui elle discutait pour passer commande. Son petit rire cristallin se brisa soudainement en voyant Nathan.

Alice.

Une foule de pensées se massa aux portes de la conscience du jeune homme, toutes étaient bloquées par une seule à laquelle il s'accrochait désespérément : continue de sourire.

— Bonsoir. Qu'est-ce qui pourrait faire votre bonheur ?

La jeune femme était de toute évidence mal à l'aise, d'autant plus que Nathan n'affichait aucune animosité à son égard, ni dans ses yeux, ni dans le timbre de sa voix. Son mensonge venait de lui exploser au visage et pourtant Nathan demeurait stoïque. Moins quand le bras de son compagnon passa autour de ses hanches.

Le regard de Nathan sauta naturellement d'Alice à celui qui venait de l'enlacer. Il reconnut le sourire de branleur de François-Xavier, et ne put s'empêcher d'encaisser le coup à l'estomac. Même crispés, les muscles de son visage refusèrent de participer à cette mascarade et la bonne humeur feinte abandonna son visage.

— Bah alors, qu'est-ce tu fous ? Tu commandes pas ?

Alice se détacha de l'étreinte de Fix pour une retraite stratégique vers les toilettes. Sa copine Sabrina la suivit aussitôt.

— Alala, les gonzesses, ça peut pas s'empêcher d'aller pisser en groupe !

Sa basse-cour gloussa. Le petit gros qui aimait les comédies romantiques et le petit ami de Sabrina, le genre de type qu'on trouvait au casting de la série Beverly Hills 90210 et le quasi-clone de François-Xavier.

— T'es pas d'accord Nathan ? gouailla-t-il. Bon allez, trêve de plaisanteries ! File-moi quatre pop-corn Medium.

— Cinq, corrigea le joufflu.

— Non, j'ai dit quatre ! Faut que t'arrêtes de bouffer Gérald, si tu veux un jour niquer autre chose que ta cousine !

Il rit de sa blague, toujours accompagné en écho par son double. La victime riait également, plus jaune.

— Et grouille-toi ! On n'a pas envie de louper le début.

Nathan prit une profonde inspiration et parvint à esquisser un rictus.

— Bien sûr.

— Bien sûr, Monsieur. Respecte le client !

Le ton goguenard n'y était plus. Nathan fulminait. Il aurait voulu répondre « Bien sûr, connard » et lui jeter son pop-corn à la gueule. Il aurait voulu le bastonner dans le hall du cinéma en multipliant les insultes. Il aurait voulu ne plus être le Nathan qui courbe l'échine au tourniquet de la cantine. Il aurait voulu...

— Bien sûr, Monsieur.

Le duo blond éclata de rire. Gérald, plus en retrait, se taisait et regardait avec envie les pots se remplir.

— Ça fera quarante francs, s'il vous plait Monsieur.

Fix tira un billet de cinquante de son porte-monnaie et le claqua victorieusement sur le comptoir.

— Garde la monnaie, commenta-t-il avec condescendance. Tu t'achèteras un Play-boy, ça occupera tes soirées solitaires !

Le copain de Sabrina pouffa, Fix se contenta d'apprécier l'effet de son humour. Alice sortit de sa cachette à ce moment précis, elle jeta une œillade furtive vers la confiserie avant de s'engouffrer dans la salle Une, celle où attendaient déjà Morgane et Lex.

Un dernier clin d'œil à l'intention de Nathan, et le petit ami d'Alice s'en alla bras-dessus bras-dessous avec l'autre qui s'esclaffait toujours de la dernière plaisanterie. Nathan les regarda partir, sa colère toujours sous-jacente et qui ne demandait qu'une étincelle pour prendre feu. Il ne savait pas ce qui le mettait le plus en rage : l'humiliation gratuite, Alice qui préférait un abruti décérébré à lui, le fait qu'elle lui ait menti ou bien les imaginer faire ce que beaucoup de couples faisaient dans les salles obscures...

Le célibataire de leur bande peinait à quitter le hall d'accueil et lorgnait avec envie sur à peu près tout ce que la confiserie avait à offrir. Mû par une empathie qu'il aurait voulu étrangler, le préposé aux bonbons remplit un cinquième seau Medium qu'il déposa sur le comptoir. L'autre n'en crut pas ses yeux et apprécia le geste avec méfiance. Nathan haussa les épaules.

— Après tout, il l'a payé... Je me débrouillerai sans magazine.

Les bajoues de l'adolescent s'écartèrent pour laisser apparaître un large sourire. Il s'empara avidement du pop-corn, de peur de le voir disparaître sous l'effet d'une magie cruelle, et disparut dans la salle au petit trot, sans même un merci.

— Trop bon, trop con... murmura Nathan.

Un nouveau client apparut devant lui, chassant immédiatement Alice de ses pensées. Morgane lui vint alors en mémoire, telle qu'elle était deux jours plus tôt en salle de permanence ; il l'entendit de nouveau l'appeler « cette pétasse de Bœmare » tout en l'imitant avec sa cigarette mentholée. Au milieu de sa déception, il se surprit à tristement sourire.

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