Samedi 8 Novembre - 1/3

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 Avant d'appuyer sur la sonnette, Nathan sentit sa nervosité monter d'un cran. Il était arrivé à l'adresse indiquée par le père de la jeune fille en difficulté scolaire dix minutes avant l'heure prévue. Il n'y avait aucun numéro sur la boîte aux lettres ; les maisons construites en copier-coller dans ce quartier résidentiel l'avaient fait douter d'être à la bonne adresse. Alors il avait fait deux fois le tour en vélo pour retomber au même endroit. En novice, il n'avait même pas demandé le nom de famille de la Seconde qu'il devait aider. Il avait juste une adresse et un prénom : Elvire.

Etouffé par les murs, il lui semblait entendre le son d'une batterie. S'il s'agissait de la bonne maison, peut-être aurait-il à partager avec cette Elvire l'amour de la musique. À entendre la session d'entraînement, elle s'exerçait probablement sur du AC/DC.

Dernière consultation de sa montre. Il était maintenant quatorze heures passées de une minute, il était en retard. Il se remémora les mots qu'il devait dire quand la porte s'ouvrirait et sonna.

Quelques secondes plus tard apparut une montagne de muscles.

— Bonjour monsieur. Je suis Nathan, je viens pour le soutien scolaire d'Elvire. En espérant être à la bonne adresse, ajouta-il avec un sourire crispé.

— Enchanté Nathan, je suis le papa d'Elvire. Viens, entre !

Nathan s'étonna de découvrir un tel colosse derrière la voix douce qu'il avait entendue au téléphone. Le père en question mesurait au moins un mètre quatre-vingt-dix et son T-shirt bleu-marine laissait entrevoir des muscles saillants. Il portait également des chaussures de sécurité et un pantalon utilitaire garni de multiples poches. En suivant l'homme jusque dans son salon, Nathan vit sur le dos du T-shirt le logo des marins-pompiers d'une ville de Bretagne. Un visage tanné par l'air marin, un front haut et dégarni laissant apparaître une petite houppette rousse - dernier bastion de résistance capillaire face à la calvitie - et des yeux bleus durs comme la pierre, tout laissait à croire dans son faciès et son attitude qu'il s'agissait d'un ancien gradé de l'armée. Enfin, dans l'idée que Nathan se faisait de l'armée, essentiellement grâce à Clint Eastwood et à son film Le Maître de Guerre. Fort heureusement, il avait le sourire avenant, ce qui mit le lycéen à l'aise au moment de rencontrer son élève.

Elvire se leva promptement du canapé noir où elle s'était allongée pour lire L'Histoire sans Fin de Michael Ende. Nathan n'ignorait pas qu'il s'agissait d'un roman à l'origine, mais il s'était contenté de l'adaptation cinématographique. Il n'avait pas revu ce film depuis au moins dix ans et nota dans un coin de sa mémoire d'aller le louer à son vidéo-club pour une soirée nostalgie. Elle était plus petite que lui, tellement maigre et dégingandée dans sa robe blanche qu'elle semblait faite uniquement d'articulations. Elle avait les mêmes yeux que son père ; ses cheveux tiraient toutefois plus sur le roux. Elle les avait noués en une couette qui passait sur l'épaule gauche pour finir sur une poitrine inexistante. Nathan eut du mal à croire que cette fille puisse être au lycée, surtout comparée aux Secondes qu'il avait l'habitude de croiser dans les couloirs.

Son visage juvénile afficha un sourire trahissant sa nervosité quand elle tendit une main légèrement tremblante vers lui. Nathan la serra sans trop forcer, de peur de la briser, puis il se tourna vers le père :

— Je vous ai apporté mes bulletins de Seconde et de Première, pour références...

Il dut hausser la voix pour couvrir le son de la batterie qui enchaînait les croches et doubles croches à un rythme effréné ; puisqu'il ne s'agissait pas d'Elvire, Nathan fut soudain curieux de connaître le musicien qui hantait cette maison.

Amusé par le professionnalisme du jeune homme, le père d'Elvire s'empara des papiers et les étudia avec sérieux. Rapidement, ses yeux s'écarquillèrent. Il laissa même échapper un sifflement admiratif en voyant la régularité des moyennes.

— Bien sûr, commenta Nathan, si vous n'étiez pas satisfait des progrès de votre fille, je comprendrais parfaitement si vous cherchiez quelqu'un d'autre.

— Elvire est décidée à s'améliorer, vous m'avez l'air d'avoir... hum... toutes les compétences pour l'aider.

Nathan sourit avec une modestie feinte.

— Bon, je vais vous laisser étudier les jeunes !

— Papa ? fit Elvire inquiète, appuyant sa question avec un discret signe de la tête vers une autre partie de la maison.

— Je m'en occupe. Écoute bien ce que te dira Nathan, d'accord ?

Elle opina du chef, son visage fin empli d'une résolution volontaire. Son père déposa un baiser dans ses cheveux et quitta la pièce. Intimidée, Elvire se dirigea vers la grande table ronde. Salle à manger et salon partageaient le même grand espace. Ce dernier donnait sur une petite terrasse qui s'ouvrait sur un jardin bien entretenu. La Seconde avait disposé sur la table ses livres et classeurs de Mathématiques, des feuilles vierges et une trousse violette décorée de tâches et de messages au Typex. Le prototype-même de la trousse de collégienne. Au moment où il déposait son sac sur un siège vacant, la batterie s'arrêta avec fracas. Sans être un expert, au son distordant du dernier coup de cymbale, Nathan crut reconnaître le mécontentement d'un musicien qui jetait ses baguettes un peu au hasard en quittant son instrument.

— Hum... Bon, alors... Par quoi tu préfères qu'on commence ? Voir les exercices que t'as à faire ? Revenir sur des points de cours que tu n'as pas compris ?

Elle baissa la tête, honteuse.

— J'arrive pas à faire les exos...

— Bon, on va d'abord revenir sur les cours associés point par point. Comme ça, tu v...

— Putain, c'est une blague !

Nathan se retourna pour voir qui l'avait fait sursauter avec ce cri au langage fleuri.

Alors, il la reconnut. La cause de tous ses ennuis récents. La punkette !

— J'hallucine... renchérit-elle.

Il pensa exactement la même chose, en même temps.

— Laisse-nous ! On travaille ! répliqua Elvire en colère.

Nathan n'en revenait pas qu'elles soient sœurs. En fait, il n'en revenait pas qu'il doive supporter cette fille ainsi que sa mauvaise humeur également le week-end. Éberlué, il la regarda s'en aller dans le salon, attraper L'Histoire sans fin et se caler dans un fauteuil.

— Fais pas attention à elle ! commenta la petite rousse. Là, je comprends rien aux fonctions...

Nathan jeta un coup d'œil aux feuilles de cours. Ils étaient de la même écriture que celle sur l'annonce, quoiqu'ils laissaient apparaître l'empressement avec lequel ils avait été pris en note.

— En premier lieu, commença Nathan, une fonction est définie par une équation...

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