Mardi 2 Novembre - 1/1

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 Le mardi de la reprise sonnait également le grand départ des « cours de soutien obligatoires » que Nathan devait donner à cette fille en échec scolaire. Soucieux qu'on ne vienne rien lui reprocher par la suite, le surdoué de Sainte Marie du Port avait longuement réfléchi à la façon dont il devait aborder la situation et s'était préparé au mieux en allant même jusqu'à demander à Elké de se renseigner où en étaient les redoublantes T-L en Mathématiques. Elle lui avait approximativement décrit des cours en rapport avec des courbes et des probabilités, preuve que sa meilleure amie mélangeait tout quand il s'agissait de Math'. Sur ces vagues indications, il en déduisit un équivalent pour L du milieu de Première S. Rien d'insurmontable pour lui.

La salle de permanence faisait face à l'Aquarium. Nathan s'y rendit depuis le bâtiment C en se répétant qu'être privé de cinéma lui permettrait d'être plus tôt chez lui, donc d'avancer sur ses révisions et sur la préparation de la partie de samedi prochain. À dix-huit heures passées, l'établissement était déjà quasiment vide. Ne restaient plus que les internes et les traînards qui n'avaient pas assez des récréations pour se raconter leur journée. En entrant dans la salle d'étude, il aperçut la responsable de ses malheurs à la table la plus éloignée du surveillant, adossée au mur, le regard perdu vers la cour.

Peu coutumier des heures de colle, il croyait que Barrateau était responsable de ce genre de cas. Mais le Sur-Gé, tout comme la proviseur ou n'importe quel membre de l'administration, ne devait pas être moins pressé qu'un élève de quitter le bahut une fois la dernière cloche sonnée. Ils auraient donc le droit au surveillant à rouflaquettes, celui qui lisait toujours L'Équipe et que les étudiants ne croisaient que très tôt le matin ou bien après les cours. Nathan vint se présenter auprès du pion :

— Nathan Dillon. Collé pour pyromanie notoire, visiblement.

Le surveillant regarda par-dessus son journal, impassible. Il jeta un œil à un papier sur la table, avant de faire un signe du menton vers les tables vides et de retourner aux résultats du rugby. Les formalités étaient réduites au minimum, il n'avait même pas à présenter son carnet de correspondance pour le suivi des présences.

— C'est tout ?

L'adulte baissa encore son journal et lui lança un de ces regards morts qu'affectionnait le cuisinier gras. Sans plus de commentaires, Nathan se dirigea vers la punkette. Il entendit le papier du journal se froisser derrière lui, laissant peu de doute sur la valeur que le type accordait à son emploi.

Depuis leur dernière entrevue, elle avait changé de coiffure, abandonnant une coupe mi-longue lissée et violette pour une nettement plus courte, brune aux reflets légèrement rouges, effet coiffé-décoiffé. La ressemblance avec Debbie Harry devenait nettement plus frappante, surtout au niveau de la bouche et des fossettes. Nathan avait prévu de lui faire la remarque pour détendre l'atmosphère, essayer de sympathiser et rendre l'expérience mutuellement moins pénible. Elle avait toujours les mêmes chaussures, une minijupe et des collants. La veste en jean avait toutefois été remplacée par un épais blouson de cuir plus adapté à la saison.

Arrivé à hauteur de sa table, Nathan prit sur lui afin de sourire un minimum et engagea la conversation :

— Salut.

Pas de réponse. Une œillade fugace tout au plus.

Le T-S* prit place à côté d'elle. Il avait prévu ce scénario, celui où elle se montrerait aussi hermétique que dans le bureau du proviseur. Il appliqua la stratégie en adéquation : trousse, feuilles perforées à petits carreaux, calculatrice, livre de Mathématiques et exercices à faire pour jeudi prochain. Puis il poussa sa table sur la droite pour la coller à celle de la punkette.

Le pion baissa automatiquement son journal et haussa le sourcil. Nathan sourit :

— Soutien scolaire.

Semblant satisfait de la réponse laconique, le lecteur s'en retourna à son article.

— Tu fais quoi là ? demanda la fille avec agressivité.

— Ça va surtout dépendre de ce que t'as noté sur ton agenda. Des Math' peut-être ?

— J'ai oublié mes affaires.

Le lycéen était de bonne constitution et se refusait à la juger sur ses premières impressions, mais elle ne lui facilitait pas la tâche.

— Tu sais que c'est autant dans ton intérêt que dans le mien que ça se passe bien ce soutien, hein ?

— T'étais dans le bureau quand j'ai envoyé chier le Goret, non ? Tu veux un résumé ?

Et pour appuyer son propos, elle lui fit un doigt d'honneur.

— On va être coincé là deux fois par semaine, pendant plus d'une heure. On pourrait au moins rendre l'expérience mutuellement sympathique.

— D'accord, faisons ça : tu me parles pas, je te parle pas !

Toutes les bonnes volontés que Nathan était prêt à mettre en œuvre s'envolèrent. Nul doute que Elké aurait déjà haussé le ton. Lui tenta plutôt un consensus :

— Est-ce que tu peux au moins sortir quelques affaires, histoire de faire la blague ? S'il te plait ?

Il n'eut pas l'impression de demander beaucoup, mais cela sembla suffire pour excéder la punkette qui s'exécuta en soufflant rageusement. Une fois des livres étalés sur la table, elle l'agressa à nouveau :

— Satisfait ?

— Si t'as besoin d'aide sur quoi que ce soit, n'hésite pas. Après tout, je suis là pour ça.

L'adolescent continuait de sourire malgré l'attitude désagréable de la T-L et malgré le fait qu'elle lui avait coûté ses soirées au cinéma. Elle leva les yeux aux ciel. Habitué à courber l'échine face aux personnalités antagonistes, faire contre mauvaise fortune bon cœur restait le motto du T-S*. Il espérait simplement que la punkette viendrait à être plus ouverte à la coopération dans les sessions à venir. En attendant, il se contenterait de travailler pour montrer l'exemple.

Nathan parcourut la page d'exercices qu'il avait à faire. Il savait déjà comment ça allait se passer jeudi en cours. Grasset allait prendre le premier de sa longue liste et donner la bonne réponse, ceux qui ne l'avaient pas devraient lever la main. Si la totalité des mains en l'air n'excédait pas vingt pourcents de la classe, le professeur se contenterait d'un laconique « demandez à ceux qui ont juste de vous expliquer » ; sinon, il enverrait au hasard un élève disant avoir trouvé juste pour faire la démonstration au tableau. Dans ce cas, il valait mieux ne pas avoir menti. Nathan doutait des performances pédagogiques d'une telle méthode, mais au bord de la retraite, plus personne n'allait remettre en cause le vieux maître.

— Au fait, je m'appelle Nathan...

Elle sortit son baladeur de son sac, enfila son casque et monta le volume. November Rain des Guns & Roses reprit là où la cassette s'était arrêtée et la punkette commença à osciller la tête au rythme de la batterie. L'amateur de musique qu'il était aurait bien aimé engager la conversation sur un nouveau pied, mais il préféra battre en retraite vers ses équations plutôt que d'essuyer un nouvel échec pour ce soir. Même quand il sentit le regard de la fille se poser à nouveau sur sa nuque, il choisit de l'ignorer.

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