Vendredi 24 Octobre - 3/3

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L'accusé avait dû attendre devant la porte du bureau du proviseur pendant presque vingt minutes, le temps que celle-ci finisse de s'entretenir sur les faits avec le surveillant général. Durant cette longue agonie, à mesure que la migraine s'évanouissait, son angoisse montait. Comme toujours en situation de stress, son attention se focalisait sur des détails insignifiants. Aussi s'inquiétait-il moins de la plus humiliante leçon de morale de sa vie que du sort de son livre de chimie, laissé à l'abandon dans le couloir tandis qu'il était ramené manu militari vers le bâtiment A.

Il entendit les talons aiguilles de la proviseur avant de voir sa grande silhouette filiforme. Il ne l'avait jamais rencontrée en personne. À moins de faire face à de sérieux problèmes scolaires ou à une sanction disciplinaire, il n'y avait aucune raison de finir dans le bureau de Madame Gora. La cruauté stupide toute adolescente avait eu tôt fait de renommer « Gora » en « Goret ». Sobriquet qui aurait été bien plus méchant si la quadragénaire avait eu un physique plus proche du cuisinier gras de ce midi que celui d'une publicité pour des yaourts natures. Nathan la regarda s'avancer dans le couloir d'un pas décidé, le menton fier et en avant, les yeux rivés sur la porte plutôt que sur l'élève. Elle portait un tailleur strict en fuseau qui tombait juste sous les genoux. La veste assortie vert sombre boutonnée au maximum laissait à peine apparaître un chemisier crème. Pas de bijou. Sa seule excentricité vestimentaire, que Nathan décela une fois dans son dos, était le talon rouge de ses escarpins vernis.

La proviseur déverrouilla la porte, entra, lâcha un lapidaire « Asseyez-vous » avant de fermer derrière elle. L'adolescent apprécia pour la première fois l'antre de la responsable de l'établissement. Louis en avait déjà fait la description, mais c'était différent d'être à la place du condamné. La pièce était petite, dépouillée au possible. Un immense bureau en noyer prenait quasiment toute la largeur et laissait peu d'espace à sa propriétaire pour passer derrière et s'asseoir dans un fauteuil de cuir noir. Débarrassée de l'inutile, la surface de travail comptait en tout et pour tout : un téléphone, un stylo-plume parfaitement aligné avec le haut d'un sous-main en cuir neuf, un étui à lunettes aligné sur le bord gauche ainsi qu'une bannette de courrier vide dans le coin droit. Nathan était assis dans l'un des deux fauteuils face au bureau, et il avait l'impression qu'ils étaient volontairement ras le sol pour donner à Madame Gora une assise supérieure quand elle s'adressait à ses « invités ».

 Nathan était assis dans l'un des deux fauteuils face au bureau, et il avait l'impression qu'ils étaient volontairement ras le sol pour donner à Madame Gora une assise supérieure quand elle s'adressait à ses « invités »

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Celle-ci parcourait en silence le contenu d'un dossier bleu peu épais. Une foule de pensées se massait dans l'esprit du jeune homme ; pourtant, il ne se focalisait que sur les plus futiles : les réflexions de Louis. Les notes inquiétantes de son ami l'avaient déjà amené par deux fois dans ce bureau, il avait donc - selon ses propres termes - un « rapport privilégié avec Martine ». Sur le moment, tous ses amis s'étaient demandés comment il connaissait son prénom, Nathan remarqua le diplôme de sociologie encadré près de la fenêtre et réprima un sourire victorieux pour ses talents d'enquêteur. Louis avait également ajouté en commentaire de sa première expérience que « avec Gora, c'était où elle voulait quand elle voulait... mais de préférence sur son bureau ». En l'absence d'Elké, les garçons avaient laissé passer le « point Louis » pour demander des détails, notamment sur ces goûts sexuels bizarres que le manque pouvait développer chez lui. Martine Gora avait le visage maigre accentuant tous ses traits, depuis les pommettes saillantes jusqu'à cette mâchoire un peu trop large qui se contractait à rythme régulier. Elle avait choisi une coupe stricte, au carré, assez courte et d'un blond presque platine qui - paradoxalement - accentuait plus encore le caractère androgyne de son faciès. Les fantasmes sexuels de Louis continuaient d'affluer dans les pensées de Nathan, tant et si bien que ce fut presque avec soulagement qu'il accueillit les premiers mots cinglants de la proviseur :

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