Chapitre 4 - Élias (partie 2)

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- Eh ! C'est qui ça ?
- Ta mère ?

Élias se figea. Sa gorge se serra. Il ne voulait pas se retourner. Il connaissait ces voix moqueuses, ces rires narquois. Les mêmes qui revenaient chaque jour pour le ridiculiser et qui, chaque jour, trouvaient le moyen d'inventer de nouvelles blagues pour humilier leur victime favorite. Et c'était bien là leur seul domaine créatif. S'ils avaient mis leur ingéniosité au service d'une noble cause, ils auraient peut-être pu être amis, construire des cabanes dans les bois et se raconter des histoires effrayantes autour d'un feu de bois.

Mais à cet instant précis, Élias se demandait plutôt comment il aurait pu disparaître. Il ne désirait pas cesser d'exister, non non, il était beaucoup trop attaché à sa vie pour cela, il voulait simplement s'évanouir dans la nature, devenir invisible.

Une cape d'invisibilité, donnez-moi une cape d'invisibilité, s'il vous plaît...

- Eh, t'es sourd Ducon ? Je t'ai demandé : c'est qui ça ?

- Ta mère, répéta l'autre.

Perroquet sans vocabulaire !

Les deux brutes des bacs à sable chuchotaient entre eux, leurs murmures n'annonçaient rien de bon. Ils manigançaient quelque chose.

Peut-être que si je reste immobile et que je fais comme s'ils n'étaient pas là et que j'y crois très très fort, ils m'oublieront.

Une main lourde se posa sur l'épaule du jeune garçon. Il sursauta. Élias ne savait pas comment réagir. S'il se retournait, il savait que les deux nigauds s'acharneraient sur lui et ils en rajouteraient des tonnes. Alors il continua de jouer la statue. Oublier le problème pour le faire disparaître : cette solution fonctionnait souvent dans le monde des adultes, alors pourquoi pas dans celui des enfants...

Une douleur sourde se diffusa le long de son flanc. Il venait de recevoir un bon coup de poing dans les côtes. Sous le choc, il tituba et ne vit pas la seconde attaque atteindre son estomac. Élias recracha l'air accumulé dans ses poumons et peina à recouvrer sa respiration. Son regard s'était voilé, des papillons dansaient devant ses yeux. Il sentit qu'on le poussait et qu'il était déséquilibré. Il chancela de nouveau et glissa sur une plaque de verglas. Sa tête rencontra un oreiller ferme et glacé : la neige gelée dans laquelle il dessinait encore quelques minutes auparavant. Les deux abrutis éclatèrent de rire. Élias se redressa et massa sa pommette douloureuse. Il tenta de se relever, mais la patinoire sur laquelle il avait atterri ne le laissait pas retrouver sa stabilité.

- Eh, t'as vu ? Il ressemble à la quille qu'il a dessinée ! Il tient pas sur ses pattes.

Les ricanements s'amplifièrent. Ses deux bourreaux l'abandonnèrent un instant. Élias pensa qu'ils avaient trouvé une autre victime à martyriser, il était beaucoup trop occupé à essayer de se remettre debout au milieu d'une neige nouvelle qui tombait soudainement du ciel. Lorsqu'il retrouva la terre ferme, il comprit qu'il n'était pas loin de la réalité. Ses tortionnaires avait commis un massacre de grande étendue, un massacre créatif. Le massacre de l'imaginaire. Chacune de ses bestioles avait explosé en milliers de flocons sous les coups de pied répétés des deux sadiques. Lorsqu'ils eurent terminé leur œuvre de destruction massive, ils se tournèrent vers le jeune artiste. Le plus costaud s'approcha de lui et d'un coup de la paume de la main en pleine poitrine, il envoya valser Élias qui chuta, fesses les premières, au cœur des résidus de ses créatures démembrées. L'enfant baissa la tête, abattu. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux, mais il les retint. Il refusait de leur donner cette jouissance, celle de la souffrance effective. Celle de la suprématie du harceleur sur sa victime. Il releva la tête. Il espérait les défier du regard, leur montrer sa force de caractère, leur prouver qu'ils étaient loin de l'avoir détruit au même titre que ses créations, mais les deux nigauds lui avaient déjà tourné le dos et commençaient à s'éloigner.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !