Chapitre 3 - Le Loup

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"Laisse tes dents poser leur sourire de loup"
Jean Genet, Le Condamné à mort.

Il était dans une rue, tapis dans l'ombre des arbres, un animal à l'affut du moindre bruit, de la moindre proie. Ses yeux vifs auraient lui dans l'obscurité s'il avait fait nuit ce jour-là. Et même si le soleil disparaissait alors derrière les toits d'ardoise, les ténèbres n'avaient pas encore englouti ses derniers rayons indolents.
Dans la froidure hivernale aux sols nappés de blanche neige maculée, il guettait l'agneau égaré. Son ventre plat râlait. Il avait faim. Le maigre régime qu'il subissait depuis des mois, l'affamait et l'avait poussé à sortir de son antre, à se mettre en danger. Il savait qu'il ne devait pas être là, que la tentation se ferait trop grande et qu'il risquait de passer à l'acte, de chasser, mais il était avide de porter à ses lèvres des chairs nouvelles et jeunes. Différentes. Fraîches. Il ne pouvait plus se contenter de la viande avariée qu'il trouvait ici et là. Il devait se nourrir.

Il inspira lentement, savourant les volutes diffusées par la cigarette qui flirtait avec sa bouche. La fumée s'engouffra dans sa bouche et pénétra ses poumons. Il caressa le filtre pour libérer le brasier de ses cendres. La bouffée le rasséréna un instant, le temps d'observer la foule qui s'amassait autour du portail.
Sans s'en apercevoir, il passa sa langue entre ses dents. Il effleura ses canines proéminentes et lécha ses lèvres sèches. La faim le tenaillait.

Juste un en-cas. Un petit en-cas. Une bouchée. Une gorgée. Embrasser leur peau. Sentir les effluves de leur corps.

Il ne pouvait pas se le permettre. Pas devant ces femmes pressées de mettre la main sur leur petits. Elles aussi, emmitouflées dans leurs manteaux épais, il les désirait. Elles avaient toutes quelque chose de spécial qui les rendait uniques. Une marque à collectionner. Il imagina la bibliothèque en pin de son bureau ornée de ces trophées macabres. Il esquissa un sourire à l'idée d'ouvrir un cabinet de curiosité empli de ces trésors. Il réajusta sa parure de laine noire.

Il devait être discret pour attirer une brebis hors du troupeau sans se faire remarquer. Sélectionner son repas avec précision. Son regard dériva vers une frêle jeune fille vêtue d'un long manteau rouge éclatant. La ceinture, nouée au milieu de ses reins, ajustait sa tenue pour qu'elle épousât sa silhouette. L'adolescente tourna brusquement la tête. Ses cheveux noirs volèrent dans le vent. Il aurait juré qu'elle l'avait cherché du regard, pour l'aguicher.

Impertinente.

Elle lui avait souri. Il en était convaincu. Ses lèvres pourpres s'étaient étirées pour dévoiler ses dents, rien que pour lui.
Comment pouvait-elle être aussi désirable ? Elle ne devait même pas avoir 15 ans. Sous sa redingote, il devinait à peine la rondeur de ses seins. Lisse. Pure. Vierge.
Son cœur s'emballa. Il jeta sa cigarette au loin et glissa sa main dans sa poche. Il frôla son sexe. Un frisson d'excitation monta en lui. Il sentit son désir enfler. Il peinait à le contenir. Il ne quittait plus la jeune fille des yeux. Il voulait l'attraper il voulait la saisir, la posséder. Il voulait la dévorer. L'assimiler.

Il perçut une vibration lointaine, mais pas assez intense pour le ramener à la réalité. Son fantasme l'engloutissait. Oui, comment pouvait-elle être aussi désirable à cet âge ? Elle était indécente avec ses collants noirs qui modelaient ses jambes galbées à la perfection. Elle le provoquait. Il en était convaincu. Elle n'attendait que lui. Ces pupilles pétillantes qui l'avaient transpercé, il ne les avait pas imaginées. Elles étaient bien réelles. Cette peau... immaculée. Une blancheur de porcelaine. Pas une imperfection. Et ce manteau écarlate qui dansait devant ses yeux. Elle se déhanchait et ses mouvements l'hypnotisaient, ils l'envoûtaient. Quelle était sa marque spéciale, celle qui la rendait unique ? Quel était le trophée qu'il pourrait emporter avec lui et placer sur son étagère imaginaire pour le contempler à chaque fois qu'il voudrait se remémorer cette danse voluptueuse qui se dessinait devant lui ?

Il s'imagina flatter ce corps, l'embrasser dans son intégralité, le faire sien. Danser avec lui. Il ne résistait plus. Son souffle s'était accéléré. Il avait trouver sa perle. Enfin.

Il se lança vers l'adolescente qui tenait désormais la main d'une enfant. Deux pour une. Il esquissa son sourire d'ogre et accéléra son pas.
Dans sa fougue, il bouscula une dame blonde et son bébé qui se mit à hurler. Le choc, un peu trop violent l'avait réveillé. Confus, il se confondit en excuses. Avec empressement, il prétexta avoir glissé sur le verglas pour ne pas attiser les foudres de la mère parfaite qui le grondait. Il la complimenta sur son enfant : le plus magnifique qu'il lui avait été donné de voir en ces contrées, l'enfant du petit peuple à n'en pas douter.
Le loup savait comment fédérer ses brebis et les apaiser. User des légendes locales semblait souvent fonctionner. Elles apportaient de la légèreté dans le quotidien. Il souhaita le meilleur à la petite famille et chercha des yeux son chaperon rouge. Il l'aperçut disparaître en une foulée légère dans une voiture qui partit en trombe.

Une nouvelle vibration. Lointaine encore. Trop lointaine. Son fantasme l'emprisonnait et sa frustration grimpait à mesure que le vent se levait.

La foule s'amenuisait devant le portail. Chacun se dépêchait de retrouver son foyer, de se claustrer avant la tempête.

Cette putain de tempête !

Il n'avait pas envie de rentrer. Pas envie de revoir sa femme. Il voulait déguster des enfants, pétrir leurs chairs tendres, caresser leur corps parfait et les avaler tout crus.

Il dévoila ses dents de loup tapis dans la nuit. Un sourire féroce. A défaut de chaperon rouge, un chaperon noir passait par-là. Oublié sur un banc, un jeune garçon marmottait seul, plongé dans son monde imaginaire. Le professeur qui surveillait les écoliers appétissants jusqu'à l'arrivée de leurs parents s'était échappé en abandonnant une jeune brebis égarée.
Pour lui. Rien que pour lui. Sa faim s'accrut. Il devait résister, il se l'était promis. Pas de proie si jeune.

Une vibration.

Encore !

Elle devint entêtante. Il la sentit résonner à l'intérieur de son crâne comme si elle voulait juguler le désir qui enflait et le possédait entièrement. Il s'avança vers l'école et entreprit de traverser la route, mais sa tête lui faisait mal. L'appel de la chair, l'appel, l'appel, l'appel.
Plié en deux, il pressa fermement ses mains contre ses oreilles, immobilisé par la souffrance.

L'écho d'un coup de klaxon.

Un second beaucoup plus insistant. Le loup rouvrit les yeux. Il se trouvait au milieu de la chaussée et empêchait les voiture de circuler.

Que ? Qu'est-ce que je fais là ?

Il releva la tête et aperçut son petit chaperon noir, seul, assis sur un banc, à la merci de n'importe quel pervers. Son cœur battait à faire exploser sa poitrine, son souffle court l'étouffait. Il sentit sa gorge se serrer et, paniqué, il courut vers sa voiture.

La vibration reprit. La réalité le rattrapait, elle aussi à grandes enjambées. Son téléphone sonnait. Il sursauta. Il avait oublié que... Il passa ses mains sur toutes ses poches pour le trouver. Et quand il mit la main dessus, une bouffée d'angoisse lui serra la poitrine.

C'est le moment !

Il devait filer, il n'avait plus le temps de se servir. Le buffet venait de fermer ses portes. Il se retourna vers le portail. Il espérait apercevoir la petite tête brune, mais l'agneau isolé était camouflé par l'enceinte de l'école. Il esquissa un nouveau sourire. Le chanceux. Un sursis lui était accordé. Un simple répit. Ce n'était pas son moment. Pas encore.

L'Enfant-Double [En pause pour le temps du NaNoWriMo]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !