10: Rage et silence

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Les hommes étaient silencieux, les visages tournés anxieusement vers les flots.

Godwin se tenait en retrait, pour ne pas avoir à croiser les regards de ses soldats. Seule une partie des troupes présentes lors des négociations se trouvaient là, sur les côtes de l'Est-Anglie. Toutefois les bruits couraient, les rumeurs se répandaient. Godwin, l'homme qui les commandait, avait fait l'objet d'une mutinerie. Godwin, l'homme qui les mènerait au coeur d'une bataille, avait cédé face à l'ennemi en délestant la couronne de trente-six mille livres. Godwin, l'homme en qui ils devaient avoir une confiance aveugle, avait épousé une barbare.

Il sentait sur lui le poids étouffant et honteux des murmures. Il ignorait si les rumeurs étaient parvenues aux oreilles d'Æthelred. Puisque le roi l'avait fait appeler au combat, il espérait que non. Si le monarque venait à apprendre ce qu'il s'était passé, Godwin ne le supporterait pas. Il était certain que le souverain se rallierait de son côté, mais même le soutien royal aurait ses limites. On le regardait autrefois avec respect, et cette lueur d'admiration et de crainte avait disparu, remplacée par la méfiance. Il savait qu'il lui faudrait plus qu'une simple bataille pour regagner la confiance de ses hommes.

Sa gorge se noua, et il se concentra sur la sensation du pommeau de son glaive dans son poing. L'absence d'Edmund le pesait, bien plus que toutes les calomnies qui se répandaient à son endroit. Godwin ne comprenait plus ce qu'il avait fait. Ce jour où sa lame avait meurtri la chair de celui qu'il considérait comme un frère... Ce jour avait été le paroxysme de la rage constante qui bouillonnait en lui. S'il avait survécu à l'amputation, Edmund avait dû rentrer chez lui.

Ses doigts quittèrent la garde de son arme, pour se serrer autour de l'objet qui sommeillait au fond de la poche de sa cape. Une croix en bois, sculptée, polie par les années. Autrefois, il aurait été apaisé à son simple contact.

Il observait avec une rage froide les soldats qui s'amassaient dans le camp, sentant les premières gouttes glacées d'une pluie diluvienne s'abattre sur son visage. Autrefois, il aurait reporté son agacement sur l'incapacité de ses hommes et sur les torrents d'eau qui se déversaient du ciel. Mais pour la première fois depuis longtemps, il réalisait qu'il était en colère contre lui-même.

La rage ne le quitta pas. Sur toutes les côtes du royaume d'Angleterre, les Saxons attendirent, des semaines durant. Mais aucun navire ennemi ne troubla l'horizon.

***

Il se tenait droit, ses yeux gris fixant Sveinn avec une implacable froideur.

— Erling Bjarnason. Que vais-je bien pouvoir faire de toi ? articula le monarque d'une voix vibrante de colère.

— M'envoyer combattre en Angleterre.

Sveinn frappa du plat de la main la table qui les séparait, faisant vaciller son godet empli de vin.

— Il suffit ! N'as-tu donc pas la moindre idée de ce que tu viens de faire ?

— J'ai rompu la trêve.

— Exactement ! rugit-il. Tu as rompu la trêve ! Nous sommes à nouveau en guerre, par ta faute. Par ton insolence !

— Nous n'avons jamais cessé d'être en guerre.

— Nous avions signé pour la paix !

La coupe de vin qui reposait sur la table se renversa, maculant le sol d'une tâche pourpre.

— Nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre que l'ennemi ait reconstitué ses forces, grogna Erling. Je n'ai jamais voulu cette paix. Et le royaume du Danemark n'a jamais voulu cette paix.

— Je suis le royaume du Danemark, aboya-t-il.

— Alors vous ne pouvez pas laisser le massacre des nôtres...

— Je suis le roi du Danemark. Qui es-tu, Erling Bjarnason ?

Erling se figea.

— Qui es-tu, Erling Bjarnason ? répéta Sveinn.

— Que voulez-vous dire ? siffla-t-il.

— Tu n'as plus d'épouse, tu n'as plus de terres, tu n'as plus de clan.

— Assez !

— Tu n'as plus rien. Tu n'es rien. Alors de quel droit te permets-tu d'agir sans le consentement de ton roi ?

— Assez ! hurla-t-il.

Il chercha son arme à son côté, mais sa main se referma sur du vide — il avait été dans l'obligation de déposer son épée en entrant. Sveinn eut un sourire.

— Les armes ne sont pas toujours une solution. C'est quelque chose, j'en ai bien peur, que tu ne comprendras jamais. Vois-tu, durant ton absence, j'ai eu une discussion fort intéressante avec ton frère...

— Mon demi-frère.

— Peu importe. Selon lui, tu es aveuglé par ta vengeance. Ne laisse pas tes intérêts personnels interférer dans cette guerre. Tu ne peux pas laisser tes sentiments prendre le dessus.

— Mes intérêts servent le royaume. Vous voulez prendre le trône des saxons, je veux que l'Angleterre appartienne aux hommes du Nord.

— Là n'est pas la question.

— Ne désirez-vous donc plus venger les nôtres ?

— Nous n'allons pas avoir de nouveau cette conversation, Erling. Tu connais mes intentions, aussi bien que je connais les tiennes. Elles demeurent inchangées. Toujours est-il que, maintenant que la trêve est rompue, les saxons nous attendront de pied ferme sur leurs côtes. Pire, ils pourraient même décider de nous attaquer. En d'autres termes, nous ne pouvons plus compter sur l'effet de surprise pour renverser leur roi, et nous risquons de nous retrouver à notre tour envahis !

— Ils n'ont pas les moyens de nous envahir. Nous devons les attaquer dès à présent, tant qu'ils sont encore faibles.

— On ne met pas une armée en marche d'un simple claquement de doigts. Si j'attends, je prends le risque de voir déferler des hordes de saxons. Si j'accours chez l'ennemi, cette précipitation pourrait nous être fatale.

Sveinn se leva, contournant la table qui les séparait.

— J'ignore pour l'instant comment réparer ton erreur. Que dis-je, réparer ta monumentale bêtise. Toujours est-il...

— Ce n'était pas une erreur, maugréa Erling.

— Toujours est-il que je me pose une question. Ton frère serait-il apte à commander des raids ?

— Mon demi-frère.

Le monarque, posté à présent devant lui, eut un geste d'impatience.

— Ton demi-frère, soit. Serait-il apte à commander des raids ?

— Non.

— Il m'a pourtant l'air d'être un excellent guerrier. Et un homme avisé.

— Peut-être. Mais ce n'est pas son rôle. Il a une épouse, un fils. Il est l'avenir de mon clan.

Sveinn lui adressa un sourire carnassier.

— Encore une fois, je suis le roi. Ton roi. Si nous vainquons, moi seul aurais le pouvoir de te donner une terre où faire prospérer ton clan.

Il agrippa son épaule d'une main puissante. Erling se raidit à son contact, sa mâchoire se contractant sus l'effet de la rage intense qui mordait son ventre.

— Défie-moi encore une fois, Erling Bjarnason, et ton clan ne renaîtra jamais de ses cendres, que ce soit par toi ou par Örvar. Tu peux déjà annoncer à ton frère qu'il partira en raid.

Erling se dégagea d'un mouvement vif, tournant les talons. Ses poings serrés, il tentait de juguler le sentiment d'humiliation qui soufflait sur les vestiges de son orgueil.

— Une dernière chose, Erling.

Il se retourna vers le souverain. Celui-ci lui renvoya un regard glacé.

— N'espère plus jouer le moindre rôle dans cette guerre. Notre collaboration est terminée.

L'ancien chef de clan garda le silence, s'engouffrant à l'extérieur.

La porte de la demeure royale se referma avec un claquement définitif dans son dos.

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