Chapitre 2 : Le Cimetière des soupirs

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Emma, les yeux brillants de curiosité, se tourne vers son mari.

— Mon chéri, je n'ai encore jamais pu observer un malade à l'agonie. Pourrais-je t'accompagner ?

— Il n'en n'est pas question. Cette malaria est bigrement contagieuse. Hors de question de t'exposer à un tel danger, réfute-t-il.

— Tout à fait, cher Charles. Et puis, les problèmes de mort et de maladies ne sont pas des affaires convenables pour une dame, ajoute Sanofi.

Remarquant la moue de frustration qui froisse le visage auparavant si gracieux d'Emma Bovary, Léon saisit délicatement son bras gauche avant de bafouiller :

— Ils ont raison, madame. Vous êtes une dame trop distinguée... Je ne pourrais souffrir que... heu... vous... heu...

Charles Bovary ne lui laisse pas le temps de trouver ses mots.

— Jeune homme, je vous confie ma femme, le temps de régler cette affaire. Prenez-en le plus grand soin.

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Bovary, je veillerai sur elle comme si j'étais le roi Salomon et elle la reine de Saba.

— Cher neveu. Contente-toi de la garder éloignée de cette peste blanche, précisa Sanofi.

— Allez, paysan, conduis-moi au chevet de ce brave Gustave, dit Charles en tapotant l'épaule d'un des villageois.

— C'est par là, M'sieur, suivez-nous.

— Attendez-moi, je connais mieux Gustave que ce le docteur, s'indigna le pharmacien

— Après vous, collègue, concéda Charles.

— J'espère bien, ajouta Sanofi.

Les hommes de science partis en compagnie des villageois, Emma et Léon se retrouvent seuls à table.

— Qu'allons-nous faire maintenant ? demanda Léon, troublé de se retrouver seule avec cette femme à la séduisante maturité.

— Je ne suis qu'une faible femme. C'est à vous d'en décider, jeune homme.

Encore plus intimidé par le regard de feu d'Emma, Léon leva les yeux au plafond. Espérant y trouver l'inspiration. Ce que le destin lui accorda.

— Et si nous allions au cimetière ? Je vous lirai un de mes poèmes ?

— C'est une excellente idée, Léon. Le cimetière. La poésie. Rien que nous deux. Comme c'est romantique.

Sur le trajet du cimetière, Emma ne cesse de s'émerveiller du charme gothique de la province normande : toujours enfermé sous un couvercle de nuages sombres et lourds. Quant au cimetière de Yonville, il ne déçoit pas ses attentes. Malgré une taille modeste, il ne manque pas de charme. Un dédale de pierres brisées et écroulées, envahi de ronces et de fougères. Le site n'a rien à envier aux pierres levées de Carnac et Stonehenge. Emma et Léon se tiennent au centre de ce labyrinthe, sous le vénérable chêne centenaire.

— Je vais dédier mon premier poème à mon ami Gustave. Frappé par ce terrifiant mal dont on ignore tout, annonça Léon avant de s'éclaircir la gorge.

— Vous le connaissez, ce Gustave ?

— Bien sûr. Il était le seul, à part vous, madame, à venir m'écouter déclamer. S'il meurt, à défaut de perdre un ami, je perdrais un fidèle auditeur.

— Quel dommage.

— C'est la providence qui vous a conduite jusqu'ici, madame. Il était écrit qu'il me fallait une oreille plus fine et plus éduquée pour entendre mes vers.

Malaria BovaryLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant