Chapitre 27

20 2 0



                                                Le repas se passa dans une bonne humeur apparente, tous profitant d'anecdotes amusantes les uns sur les autres ainsi que des bons plats préparés avec soin par Dylan Bloom.
Ian n'avait pas dit un seul mot du repas tandis que Lucie avait simulé d'un sourire toute trace de troubles liés à leur dispute. Elle ne comprenait pas très bien pourquoi le jeune vampire s'était emporté de cette manière, mais une chose était sûre : ses propos avaient été aussi vexants que violents. Sans s'en rendre compte, le repas fut vite passé. Lucie n'avait pas réellement écouté les différentes conversations, faisant plus semblant de s'amuser qu'autre chose.
Et c'est alors que Denis s'en allait, qu'Alex se dirigea vers le piano, sortant Lucie de ses songes. Le demi-queue en bois laqué était magnifique et avait un son très onctueux, mais la jeune fille n'y avait pas retouché depuis un moment. Le jeune homme s'en aperçut très vite en constatant la poussière qui s'était étalée sur les touches, ce qui valut quelques reproches à la jeune fille.
Alex s'assit sur la banquette tout en passant un chiffon sur le clavier, et commença à appuyer sur quelques touches, comme pour vérifier l'état de l'instrument.
Il lui fit un clin d'œil.
- Non, fit Lucie un sourire en coin, je te le dis avant que tu demandes : non. Je te vois venir à cent mètres !
- Allez, juste une ! En souvenir du bon vieux temps !
Lucie fit signe qu'elle ne changerait pas d'avis et lui tira la langue. Elle lui tourna le dos, pour l'obliger à abandonner la partie, mais déjà Alex entamait une mélodie. Quelques notes ne sonnaient pas tout à fait justes, mais le piano n'avait rien perdu de son grain si particulier, susurrant aux oreilles de la jeune fille des sons plus doux les uns que les autres.
Lucie reconnut la mélodie. Une chanson qu'ils avaient écoutée ensemble, en pleurant comme des idiots. Cette chanson, du groupe que Julie adorait.
Il commença à chanter:

" I walked across an empty land
I knew the pathway like the back of my hand
I felt the earth beneath my feet
Sat by the river, and it made me complete"


Lucie sourit, s'asseyant à côté de lui, et mêla sa voix à la sienne:

"Oh, simple thing, where have you gone?
I'm getting old, and I need something to rely on
So tell me when you're gonna let me in
I'm getting tired, and I need somewhere to begin"


Et ils chantèrent ensemble, sourire aux lèvres, oubliant le reste du monde et replongeant dans un passé aussi sombre que rempli d'une tendresse perdue.
Lucie n'avait plus chanté comme ça depuis que les Brant était définitivement parti de sa vie, et elle avait oublié cette sensation que cette chanson lui provoquait aussi bien dans la gorge que dans son esprit.
Et alors, petit à petit, les quelques défenses que Lucie avait placé sur son cœur après l'échange qu'elle avait eu avec Ian cédèrent. Et une larme solitaire de tristesse et de joie coula le long de sa joue, en terminant :

« And if you have a minute why don't we go
Talk about it somewhere only we know?
This could be the end of everything
So why don't we go?
So why don't we go?
Somewhere only we know »

Ils savourèrent les dernières notes, et rirent ensemble un moment. Puis des applaudissements les renvoyèrent à la réalité, les sortant de leur bulle. Byron et Aron, sifflèrent dans une synchronisation parfaite, et ébouriffèrent la tête de leur amie avec affection.
Un peu trop d'ailleurs.
Lucie dut se battre avec eux pour remettre en place un semblant de coiffure décente.
- Mais c'est qu'elle nous avait caché ça ! s'exclama Byron.
Tous la regardèrent avec un intérêt nouveau.
Même Ian.

                                                 Gênée, et sentant ses joues rosirent, Lucie s'était levée en prenant Alex par le bras. Ce dernier avait salué le reste du groupe d'un signe de main tout en échangeant quelques banalités expresses en rigolant, Lucie prétextant le raccompagner jusqu'à l'arrêt de bus.
Ils marchaient maintenant sur la route enneigée, dans la fraicheur de l'hiver, bordée par les sapins et les autres arbres de la forêt éclairés par des rayons de soleil réchauffant légèrement l'atmosphère.
Cette étrange atmosphère reposante de fin de journée réconforta Lucie des derniers événements et de cette partie de son passé qui avait ressurgi avec le retour d'Alex.
- Je savais pas que tu avais des liens aussi étroits avec un groupe aussi connu que les Free Fire, lui fit-il remarquer.
- Oh...
Lucie tenta de cacher son embarras dans un sourire incertain.
- Disons qu'ils étaient... de vieilles connaissances familiales ? Je ne m'attendais pas à ce qu'ils débarquent dans ma vie comme ça !
- Ahaha ! J'imagine bien, je me disais aussi que ce n'était pas le genre de personnes vers qui tu te serais tournée en temps normal.
Elle fut surprise de son commentaire. Il est vrai que sa vie n'aurait probablement pas changé si leurs chemins ne s'étaient pas croisés, mais l'état actuel n'aurait-il pas finalement été une fatalité à laquelle elle n'aurait pu réchapper ? Peut-être qu'au fond, sa rencontre avec les frères Bloom lui avait permis d'échapper à beaucoup plus de souffrances et de dangers que si elle avait dû affronter ce nouveau monde seule.
Nouveau monde auquel, après réflexion, elle n'avait pas été si confrontée que ça depuis sa transformation, mis à part l'incident avec Aron et Byron à Itown. La réalité vampire, elle l'apprenait à travers les livres qu'Auguste Fletcher lui transmettait.
Ils s'étaient arrêtés à côté du panneau signalisant l'arrêt de bus, discutant de tout et de rien, en ne pouvant s'empêcher de lancer quelques boutades et quelques allusions déplacées sur ce qu'ils étaient.
Et alors que le bus arrivait au loin, Alex lui apprit qu'il ne reviendrait pas à Penvanya avant un moment, sa famille réclamant sa présence pour les fêtes. Lucie sentit son cœur se serrer, ne se faisant toujours pas à cette absence après pourtant ses deux années passées.
- Tu sais, ... dit-il. Je me suis installé à Londres depuis un petit moment déjà.
Lucie tourna vers lui un regard interrogateur, ne voyant pas où il venait en venir.
- Je travaille pour un chic type là-bas, avec qui je gagne bien ma vie. Il cherchait une photographe pour un travail à plein temps, alors je lui ai montré quelques photos de toi. Et il a adoré.
Ses yeux pétillaient de malice, persuadé qu'elle avait compris où il venait en venir. Il savait qu'elle voulait faire de sa passion une réalité professionnelle.
- Je... c'est que, ... il faut que je réfléchisse un peu là, balbutia Lucie.
Alex Brant rit devant l'embarras de la jeune fille avant de reprendre son sérieux, alors que les portes de l'autocar s'ouvraient devant lui :
- J'y ai réfléchi pendant longtemps, Lucie. Et je me suis dit que ce travail représentait une opportunité pour toi comme pour moi de reprendre nos vies à zéro, et de les reconstruire... ensemble.
Les joues de Lucie s'empourprèrent.
Quelques mois plus tôt, elle aurait encore tout abandonné pour ça. Aujourd'hui, elle se sentait bloquée.
- Je...
Alex lui passa une mèche de cheveux derrière l'oreille.
- Non, ne réponds pas tout de suite. Prends le temps de réfléchir, je t'en prie !
Et il embrassa le bout de son nez.
Lucie n'eut même pas le temps de réagir, que déjà, les portes se refermaient sur lui, l'emportant au loin.

Lorsque Lucie rentra, son cœur battait encore la chamade. Alex lui avait déclaré ce qu'elle aurait voulu entendre, même si cela aurait causé de la peine à Denis, avant de rencontrer les frères Bloom, avant de rencontrer...
Son esprit tenta de chasser ce problème, sans succès, car les règles du jeu avaient changé. Elle avait changé, au contraire de son désespoir qui lui hurlait d'accepter et de partir avec lui.
Mais elle sentait, au fond de son cœur, que son avenir ne se trouvait pas à Londres. Cela aurait été pourtant plus facile pour elle de tout laisser tomber, tout abandonner.
Alors qu'elle remontait l'escalier pour parvenir à sa chambre, des voix l'arrêtèrent sur le palier. Ian et Dylan paraissaient discuter vivement sur un sujet sensible. Elle ne put se retenir d'écouter à la porte de Ian, d'où parvenaient les voix, dont la chambre était située juste en face de la sienne au dernier étage de la maison.
- Vraiment ?! fit la voix froide de Ian. Une gamine incapable de maîtriser aussi bien sa langue que ses pouvoirs ?
Lucie serra les points, devinant qu'ils parlaient d'elle. Pourquoi devait-il toujours aussi dur envers elle ? Il avait le don de la blesser.
- Tu sais très bien qu'elle incarne l'espoir de tout un peuple, celui d'un âge d'or emprunt de paix et de...
- L'espoir ? Elle n'est même pas capable de porter le sien ! Elle est faible, immature, colérique, et sans contrôle ! Cela la détruirait et la briseraient en un rien de temps.
Elle pâlit devant son propre portrait. Il n'était malheureusement pas complètement faux. Lucie ne pouvait démentir le fait qu'elle avait aspirée à rejoindre les profondeurs de la terre depuis longtemps, à partir de ce monde afin d'arrêter d'endurer une vie devenue sans passions, sans émotions, sans sensations...
- Alors c'est ça le problème ? Tu n'as pas de contrôle sur elle, alors elle ne mérite pas d'avoir sa chance ? demanda Dylan.
- Lucie incarne un poids, que peu de personnes pourraient supporter. Même elle, elle ne le pourrait pas.
- Alors c'est ça, ta solution ? Eliminer cet espoir avant qu'il ne puisse tenter de se développer ?
Lucie fut scotchée sur place.
Ian voulait la tuer ?
- Tout ce que je dis, c'est qu'il faut l'éloigner de nous avant qu'il ne soit trop tard !
- Et Fletcher ? Tu y as pensé ?
Il y eut un court silence.
- Je ne sais pas, je ne lui fais pas encore confiance. Peut-être nous qu'il nous couvrira, en enterrant l'affaire.
Elle en avait assez entendu. Lucie se sentait complètement perdue, elle n'avait sa place nulle part. S'ils décidaient de la tuer, elle les laisserait faire, au fond c'est ce qu'elle désirait le plus au monde, la mort. Pourtant, son cœur et son âme durent endurer comme une trahison. Une déception si grande, que des larmes perlèrent sur ses joues.
Son passé insoutenable, son avenir indésirable et inconcevable, Lucie s'enferma dans sa chambre sans même prendre le temps d'écouter la fin de leur conversation.


                                               Cela faisait déjà une heure qu'ils étaient sur le sujet, leurs avis divergeant sans parvenir à trouver une solution.
- Tout ce que je veux dire, continua Ian, c'est que même si Lucie Peters représente celle que nous n'attendions plus, nous ne pouvons lui imposer un destin qu'elle a choisi.
Dylan répliqua :
- Mais c'est une Ameth, Ian ! Son destin est tracé, depuis le jour où elle redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être ! Et même si elle n'avait rien demandé, il faudra qu'elle s'y fasse.
- Oui, mais à quel prix ?!
Les deux frères se regardèrent de leurs yeux bleus quasi similaires. Ils savaient tous les deux qu'il ne parviendrait pas à un accord. Du moins, pas dans l'immédiat.
- On la condamnerait à un danger sans précédent, dit Ian. La vie que l'on mène aujourd'hui est semée d'embuches, de violence et de sang et elle ne maîtrise même pas ses pouvoirs. C'est à peine si elle a découvert toutes ses capacités !
- On l'aidera !
- Et si on n'en avait pas le temps ? s'inquiéta le jeune vampire.
Dylan haussa les épaules, car lui non plus n'avait pas de réponse. Il déclara :
- Je sais que tu souhaites la protéger, mon frère. Mais rends-toi à l'évidence du fait que Lucie Ameth finira par devenir le cœur de la Rébellion. 

AméthysteLisez cette histoire GRATUITEMENT !